Vendredi 28 octobre 1938 : Incendies des Nouvelles-Galeries

 

L'intervention des Sapeurs-pompiers

V

Les sapeurs-pompiers enfin prévenus

 
VI

Premières interventions

 
VII

Intervention Rue Thubaneau

 
VIII

Le capitaine Durbec sur les lieux

 

 

Remarques : Le compte-rendu du drame tel que vous le découvrez, est en fait la mise en écriture des témoignages des divers protagonistes survivants, des récits des témoins, des rapports officiels des Sapeurs-Pompiers de Marseille (et d'ailleurs) et des conclusions des experts (de l'époque ou des Marins-Pompiers quelques décennies plus tard). Ces différents témoignages en version "brute" sont disponibles, sur simple demande, aux Archives Municipales de la Ville de Marseille (cartons 32 H 13 à 32 H 20) et plus particulièrement le carton 32 H 16 contenant le compte rendu des audiences du premier procès devant le tribunal correctionnel.


V / LES SAPEURS-POMPIERS ENFIN PRÉVENUS :


Caseren Strasbourg

Sapeurs-Pompiers: La Caserne centrale de Strasbourg

 


A la caserne des Sapeurs Pompiers du boulevard de Strasbourg, personne ne se doute de la catastrophe qui est en train de se dérouler au cœur même de la ville. A cette heure précise, la caserne est presque vide. Ce n'est pas une situation exceptionnelle mais le résultat d'une politique municipale erratique. Ne disposant pas d'un réfectoire suffisant pour nourrir tous le personnel, la majorité des sapeurs va prendre son repas chaque jour en bordée, de 10 h 45' à 14 h 45'. Durant ce laps de temps, seulement une trentaine d'hommes est disponible.

Le premier coup de fil reçu par le téléphoniste de permanence émane donc de l'agence Air-France. Il signale simplement un "feu aux Nouvelles-Galeries". Immédiatement, l'officier de permanence fait partir le véhicule d'alerte, en l'occurrence une autopompe Laffly 100m3  commandée par l'Adjudant Giovannetti avec onze hommes sous ses ordres. Toutefois, ce premier piquet n'a pas réellement conscience de l'ampleur du sinistre. Il pense intervenir sur un simple feu de rayon.

Il est 14 h 38', une minute après l'appel d'Air France, quand l'inspecteur chef Bouvard parvient à gagner le bureau des inspecteurs, se frayant difficilement un passage à travers la fumée épaisse qui envahit tout. En pénétrant dans la pièce, il voit le sous directeur Lassaille en train d'essayer de joindre les pompiers par la ligne directe, ligne reliée au standard de la caserne de Strasbourg.  De son coté, l'inspecteur Carle pénètre à son tour dans le bureau, passant par la petite porte donnant accès à la guérite de pointage. "Il faut procéder à l'évacuation !" lance Lassaille par dessus son épaule.


echelle Delhaye

Maquette de la grande échelle Magirus
sur porteur Delahaye 1913


L'appel reçu cette fois-ci par la caserne est beaucoup plus explicite. Les sapeurs-pompiers comprennent que ce n'est pas un simple feu de rayon qui s’est déclaré aux "Nouvelles-Galeries". Tandis que la deuxième autopompe Laffly quitte la caserne sous les ordres du Lieutenant Lett accompagné de dix hommes, l'officier de permanence fait prévenir le Capitaine Durbec qui dirige le Corps en l'absence du Commandant Fredennucci, blessé quelques jours auparavant lors d’une intervention. Moins d'une minute plus tard, sous le commandement du Sapeur Sylvestre, faisant office de caporal, l'échelle aérienne Magirus sur porteur Delahaye et cinq sapeurs-pompiers quittent la caserne. L'officier de permanence constate alors qu'il a fait partir la totalité des effectifs disponibles. Il ne lui reste plus sous la main que des équipages disparates. Devant l’urgence de la situation, il prend alors la décision de ne pas attendre que chaque piquet soit constitué de son équipage d'affectation. Il décide de compléter les autopompes au grés des moyens disponibles et de les envoyer sans plus attendre sur le sinistre.


Dans le magasin, la panique est à son comble. Louis Lucciani vient de finir une difficile tournée d’inspection du premier étage, au milieu des flammes et de la fumée. Durant ce périlleux exercice, il a réussi à ramener à la raison plusieurs vendeuses affolées, les faisant évacuer non vers la Canebière comme elles en avaient l'intention, mais par l'escalier de service de la rue Thubaneau, beaucoup plus sûr. Alors qu'il se trouve au niveau du grand escalier, il entend un bruit énorme. L'escalier clientèle, en bois vernis, de la rue Thubaneau vient de s'écrouler entre le premier étage et le rez-de-chaussée Au milieu de l'énorme brasier qu'est désormais le premier, il assiste impuissant au spectacle atroce de silhouettes, perdues dans le sinistre, qui s'embrasent soudain. Cette vision le marquera à jamais. Fuyant cet enfer, il parvient à gagner le rez-de-chaussée par le grand escalier, en flammes lui aussi.

Au deuxième étage, Monsieur Mosse, le chef du rayon "Ameublement" comprend que la magasin est en feu au moment où la fumée passe sous la porte. Sortant dans l'espace de vente, il voit que l’incendie a atteint son étage par le biais de la trémie centrale. Le sinistre semble incontrôlable et la fumée envahit tout. Il décide de gagner le petit bureau donnant sur la rue Thubaneau où il rejoint quatre personnes qui s'y sont déjà réfugiées. Mademoiselle Perotti et Fernand Perna, deux vendeurs de son rayon, Mademoiselle Rosette, une dactylo du service du personnel, et une autre jeune employée qu’il ne connaît pas. Il se joint à eux pour attendre les secours.

Raoul Foucher ne se trouve pas, lui aussi, dans une situation des plus brillantes. Alors qu'il essaie d'accéder au troisième étage, une épaisse fumée noire et acre lui bouche le passage. Un détail architectural de la succursale vient de se retourner contre son directeur. La verrière, installée entre le troisième et le quatrième étage pour créer un puit de lumière et cacher à la vue des clients les inesthétiques réserves, cette verrière se transforme en piége mortel, retenant désormais la fumée. Celle-ci a totalement envahie le troisième étage, rendant irrespirable l'atmosphère, asphyxiant les personnes présentes. C’est ainsi que périront toutes les personnes, sauf une, se trouvant en réunion dans un petit local de cet étage.

Il fait alors demi-tour, redescendant au deuxième, se retrouvant coincé quand il constate que les escaliers en bois sont totalement en flammes. Dans un coin de l'étage, au milieu de la fumée, il aperçoit trois silhouettes. Il s'agit de mademoiselle Jourdan, la chef comptable, de mademoiselle Ciccione et de la téléphoniste. Elles sont en proie à la panique et errent sur le palier en feu. Les galvanisant, il les entraîne dans son bureau de la rue Thubaneau qu'il sait plus sûr à cause des trois murs en pierre qu'il possède. "On va attendre les secours !" lance t'il.

Monsieur Tiennot, le maître d'hôtel du salon de thé, est en train de mettre de l'ordre dans la salle principale du salon lorsqu'il entend une clameur venant du magasin. Il ouvre l'une des portes séparant le salon du magasin et voit tout de suite que le petit salon de manucure qui se trouve à côté du salon de thé est en flamme. Faisant deux pas dans l'espace de vente, il s'aperçoit que tout le deuxième étage est envahi par la fumée, voire déjà en train de brûler.  Il prend alors la fuite, se sauvant par une fenêtre donnant sur la rue Thubaneau, se servant d'un rideau comme d'une corde. Il se blesse grièvement dans la chute.

L'inspecteur Cotin, quant à lui, a gagné le rez-de-chaussée où il constate que la fumée est moins épaisse. Mais, tandis qu'il fait un rapide tour d'horizon, des éléments enflammés tombent du premier étage par la trémie centrale. Certains de ces débris tombent sur les rayonnages du rez-de-chaussée qui s'embrasent immédiatement. Le rayon "Parfumerie" est atteint en quelques secondes par le feu, faisant éclater les nombreuses bouteilles d'alcool. De grandes flammes s'élèvent très haut dans la trémie centrale qui joue alors le rôle d'un poêle à tirage central. Se retrouvant bloqué, le policier se réfugie au sous-sol, descendant quatre à quatre les marches de l'étroit escalier.

A l'extérieur, devant l'ampleur du sinistre, des flammes jaillissant des fenêtres, le brigadier Marius Eillen a pris l'initiative d'abandonner son poste de surveillance pour organiser l'évacuation du cinéma "Le Noailles" ainsi que du "théâtre des Variétés" jouxtant le magasin en feu. Au moment même où il pénètre dans le théâtre, il entend assourdi les cloches d'une voiture de pompiers. Il est 14 h 40'.

L'ouvrier-staffeur Boix a la vie sauve. Il a réussi à gagner l'extérieur du magasin malgré l'incendie qui fait désormais rage. Sur le trottoir, désemparé, il s'aperçoit que son compagnon de travail, le contremaître Crepin ne l'a pas suivi. Voulant retourner dans la succursale pour lui porter secours, il en est empêché par son fils qui se trouvait lui-aussi sur le même trottoir.


Nouvelles-Galeries


Nouvelles Galeries


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VI / PREMIÈRES INTERVENTIONS :


Autopompe Laffly

Autopompe Laffly 1936


Tandis qu'à la caserne de Strasbourg on fait partir deux nouveaux piquets, en l'occurrence l'autopompe Delahaye avec dix hommes sous les ordres du sergent Bertrand, accompagnée de la camionnette pompe avec cinq hommes sous les ordre du sapeur Blanc, la première autopompe s'arrête devant le 75 la Canebière, à l'angle de la rue de l'Arbre, devant la brasserie "Sans Pareil".

Les pompiers comprennent immédiatement que la situation est dramatique. Les deux premiers étages sont la proie des flammes, qui commencent à crever la toiture. Pire, ils assistent impuissant au spectacle de gens qui, pour tenter de sauver leur vie, sautent dans le vide. Plusieurs cadavres jonchent déjà le sol. Même la foule des curieux ne peut s'approcher de ce qui ressemble déjà à un enfer. Dans le hall de "l'hôtel de Noailles", le commissaire Blanchard perçoit nettement les cris en provenance des "Nouvelles-Galeries", principalement des cris de femmes, des cris d'effroi et de douleurs, des cris qui dominent le formidable ronflement de l'incendie. Raymond Blanchard gardera ces cris, toute sa vie en sa mémoire.


Daniel Agnone, le chef de service contrôlant les caisses aura plus de chance. Il se retrouve coincé au troisième étage, dans l'angle Nadard, et assiste, impuissant, au spectacle de ses camarades de travail qui s'écroulent sur le sol, les uns après les autres, asphyxiés par la fumée avant d'être atteints par les flammes. Voyant cela, il prend la décision téméraire de sauter par la fenêtre, s'accrochant à l'enseigne lumineuse qui court sur la gauche du magasin. Il voit alors madame Moulin, affolée, qui se jette à son tour dans le vide. Coup de chance, elle atterrit sur la grande marquise du premier étage. Quant à lui, il descend difficilement le long de l'enseigne mais les coupures et surtout la chaleur, lui font lâcher prise. Il tombe à son tour sur la marquise, à coté de madame Moulin. Trois policiers viendront les aider à se sortir de ce mauvais pas, certes blessés mais vivants.

   

 

L'adjudant Giovanetti, premier gradé sur les lieux du sinistre, juge que le magasin est perdu. Il lui faut donc désormais maintenir le sinistre dans les limites qu'il occupe. L'autopompe est donc branchée sur la Bouche Incendie 54, à côté du kiosque à journaux situé à l'angle de la rue de l'Arbre et de la Canebière. Il fait monter quatre lances pour attaquer le sinistre par la Canebière et surtout le contenir pour qu'il ne touche ni le cinéma ni le théâtre voisin. Mais cette opération est considérablement ralentie par la présence de bénévoles qui veulent à tout prix aider les sapeurs-pompiers, leur causant plus d'ennuis que d'aide réelle. La foule va d'ailleurs se révéler l'un des facteurs aggravants du sinistre.

Le brigadier Ellien, sortant du "théâtre des Variétés" après avoir procédé à son évacuation, s'aperçoit que le feu s'est déjà communiqué aux façades surplombant la brasserie "Sans Pareil". Les volets du premier étage sont en train de se consumer. Le brigadier se précipite dans l'immeuble, monte dans les étages, se fait ouvrir la porte et va casser les persiennes en flamme qu'il jette dans la rue.

Au sous-sol, il y a encore de nombreux ouvriers qui ne se rendent pas compte du drame qui se joue au dessus d’eux. C'est ce que constate avec stupéfaction l'inspecteur Cotin ainsi que le brigadier Hermann, qui vient d'arriver par l'escalier de service. L'inspecteur ordonne alors au brigadier d'aller couper les alimentations des conduites de gaz. Hermann obtempère avec célérité, aidé par un employé du magasin. Aussi incroyable que cela puisse paraître, personne jusque là n’a songé à couper les arrivées de gaz. A l'extérieur, rue Thubaneau, c'est la panique. Le personnel reflue par l'entrée de service tandis qu'aux fenêtres, de nombreuses victimes appellent à l'aide.

Louis Lucciani, lui, a la vie sauve Il est sur le pavé, à genou, à moitié asphyxié, mais bien vivant. Il se demande comment il a pu sortir vivant de l'enfer du rez-de-chaussée en flammes, complètement aveuglé par la fumée, se guidant tactilement grâce à sa parfaite connaissance du magasin. Il entend les cloches d'une voiture de pompiers qui s'arrête à l'angle de la rue Thubaneau et du Boulevard Dugommier. 

C'est l'autopompe Laffly du lieutenant Lett. Il est 14 h 41'

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VII / L'INTERVENTION RUE THUBANEAU :


Rue Thubaneau

La rue Thubaneau de nos jours.

Son étroitesse explique une partie des difficultès qu'ont rencontré les sapeurs-pompiers lors de leur intervention de ce coté.
La façade blanche à gauche indique l'emplacement, en 1938, de la façade arrière des Nouvelles-Galeries.



La première chose que fait le lieutenant Lett est de faire installer quatre lances sur la Bouche Incendie 55. Mais il donne aussi la priorité au sauvetage des victimes. Pour assurer ces deux missions, les dix hommes dont il dispose ne sont pas suffisants. La foule, désormais considérable, va leur prêter main forte. Mais là aussi, cette aide va se révéler à double tranchant. Elle va considérablement gêner les secours voire même les retarder.

En attendant, tandis que plusieurs sapeurs-pompiers s'activent à la délicate tache de déployer les lances, d'autres se précipitent vers les "Nouvelles-Galeries" avec des échelles pour tenter de sauver les sinistrés.  Un sapeur-pompier pose l'échelle à trois volée de l'autopompe contre le mur de l'immeuble en flamme pour tenter d'atteindre la fenêtre du deuxième étage où se trouve réfugié le groupe de monsieur Mosse. Les civils se précipitent pour aider ce sapeur bien isolé. La deuxième volée est hissée sans problème mais la troisième reste dans sa position repliée. Les efforts maladroits et désespérés de ces gens peu habitués à manier ce type de matériel a provoqué la coupure de la corde, pourtant neuve. Il manque trois mètres pour atteindre le sous chef du rayon "Ameublement".

A une autre fenêtre, Mademoiselle Courbet, désespérée de ne pas voir les secours arriver, se jette dans le vide pour éviter les flammes qui la menace. Heureusement  Louis Lucciani et monsieur Bertola veillent. Ils arrivent à amortir sa chute en joignant leurs efforts. Partout, ce n'est que courage et abnégation au milieu d'une panique indescriptible. Tout le monde veut aider les sapeurs-pompiers. Raoul Foucher est inquiet devant ce triste spectacle. Il hurle à ses employés de rester aux fenêtres et d'attendre les secours, sans paniquer.


Au niveau de l'échelle à trois volées, les efforts demeurent vains. Le sapeur-pompier initial revient avec une échelle à crampons qui lui permet d'atteindre la troisième volée. La soulevant à bout de bras, il la hisse jusqu'à monsieur Mosse qui tente de l'accrocher au balcon. Un crochet est placé lorsque l'opération manque d'être compromise quand, prise de panique, la jeune vendeuse qui accompagne le sous chef du rayon "Ameublement" se jette sans attendre sur l'échelle où elle s'agrippe, au risque de tout compromettre. Mais l'échelle résiste, d'un côté simplement accrochée au balcon par un crochet, maintenue de l'autre par monsieur Mosse. Grâce à ce système précaire, le petit groupe put évacuer le bâtiment en flammes.

Le drame qui se joue a fait descendre dans la rue une multitude de bonnes volontés. Toutes, horrifiées par le spectacle qu'elles découvrent, par ces victimes qui appellent désespérément à l'aide des fenêtres, veulent à tout prix prêter main-forte aux secours. La plupart vont aider les pompiers. D'autres, comme les nombreuses prostitués de la rue Thubaneau, vont sécuriser des zones où les victimes pourront être réceptionnées en sécurité. Ces zones sont équipées à l'aide des matelas récupérés dans les nombreuses chambres des hôtels de passe ou des maisons closes voisins.

Quand la porte de son bureau commence à s'enflammer, Raoul Foucher comprend qu'il est temps de prendre une décision. Mais les jeunes femmes qui l'accompagnent hésitent à se laisser glisser par la gouttière qui court à droite de la fenêtre du bureau Pour montrer l'exemple, le directeur enjambe le balcon et se saisit de la gouttière.

Au sol, Louis Lucciani et monsieur Bertola comprennent immédiatement les intentions de leur directeur. Avec l'aide de plusieurs personnes, dont le brigadier Hermann, ils placent contre le mur du magasin, sous la gouttière, un madrier, donnant ainsi un appui plus sûr à ce moyen d'évacuation inusité. Le directeur reste en équilibre sur le madrier pour assurer le sauvetage de la téléphoniste qui passe en premier, sans aucun incident. Mais, lorsque vint le tour de mademoiselle Ciccione, celle-ci glisse durant l'opération, tombant lourdement sur le sol, se blessant gravement à la jambe, que l'on devra amputer quelques jours plus tard. Voyant cela, la chef comptable, préfère sauter dans le vide, vers le tapis salvateur que tendent des sauveteurs bénévoles.

Sur le trottoir, en sécurité, Raoul Foucher regarde désemparé la façade arrière de son magasin. De toutes les fenêtres, d'énormes flammes jaillissent, accompagnées d'une épaisse fumée noire. Avec horreur, il s'aperçoit qu'il n'y a plus personne aux fenêtres. Monsieur Anglade, le chef du service "Livraison", percevant son désarroi, l'entraîne vers un bar, pour lui faire prendre un cordial.

Durant ce sauvetage mouvementé, l'inspecteur de surveillance Carle eut une initiative qui se révélera, plus tard, décisive  et favorisera grandement la tâche des autorités. Bravant le danger, il pénètre de nouveau dans le magasin en feu, sauvant la liste de présence qu'il avait établi à 14 heures. Le lendemain, cette liste permettra de déterminer les noms des disparus.

Pendant ce temps, les équipes du Lieutenant Lett ont mis quatre lances en batteries sur la Bouche Incendie 55 et deux sur la Bouche Incendie 147, bouche située à l'angle de la place des Capucines et de la rue du Petit St Jean. Désormais, il ne s'agit plus d'éteindre un incendie mais bel et bien de le contenir.

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VIII / LE CAPITAINE DURBEC SUR LES LIEUX :


A la caserne de Strasbourg, l'officier de permanence est désormais épaulé par le chef de corps par intérim, le Capitaine Durbec. Celui-ci, réquisitionnant les sapeurs-pompiers détachés ou en service d'intérieur , a pu faire partir un autre véhicule sous les ordre de l'adjudant Larrouy.

Lorsque à 14 h 42', à la demande de l'adjudant Giovanetti, le sergent Picquemal réclame à la caserne du renfort, faisant une description apocalyptique du sinistre, le capitaine Durbec comprend que la situation est beaucoup plus grave que ce qu'il craignait. En effet, si sur l'arrière du magasin plusieurs engins sont engagés, sur la façade sud, une seule autopompe est présente. Les secours sont débordés et envisagent avec le plus grand sérieux que le feu puisse traverser la rue et se propager à l'îlot d'immeuble où se trouve "l'hôtel de Noailles", où le Président du Conseil en personne est descendu. Il lui faut se rendre compte par lui-même de la situation pour prendre les meilleures décisions possibles. Il se rend donc sur les lieux en compagnie du Lieutenant Rieu et du sergent-fourrier Gaillard.



Nouvelles-Galeries

Le feu dévore les "Nouvelles-Galeries"

La façade ne va pas tarder à s'effondrer



Pendant ce temps, le Sergent Bertrand avec son autopompe Delahaye vient de, difficilement, se frayer un passage au milieu de la foule qui, désormais, a envahi la Canebière. Il rejoint les équipes de l'Adjudant Giovanetti, installant une lance de 55mm à proximité de celles déjà montées par le premier piquet. Le but est de protéger par la toiture, le cinéma Noailles, qui jouxte le magasin en flammes. Pour éviter de trop solliciter la bouche à incendie, cette lance est placée sur une bouche de voirie. Bien entendu, une bouche de voirie a moins de puissance qu'une bouche à incendie. Quant à la camionnette que dirige le Sapeur Blanc, elle va renforcer les équipes de la rue Thubaneau où les victimes sont en cours d'évacuation avec les moyens du bord vers les hôpitaux de la ville.

Ainsi, cinq minutes après le premier appel (il est 14 h 42'), on peut trouver sur place trois autopompes, une échelle aérienne et cinquante et un hommes. Toutefois, l'échelle aérienne, trop lourde, trop complexe à manipuler, trop vieille, complètement inadaptée à la topographie du quartier, ne sera pas déployée. De plus, une condition extérieure va considérablement handicaper les sapeurs-pompiers lors des premières minutes de leur intervention. Avant que le service d'ordre ait pu être organisé correctement, l'empressement, certes fort louable, de la foule pour aider les secours va plus les gêner que les aider. Ces aides extérieures, non formées, vont créer de multiples confusions, installant parfois des tuyaux hors d'usages ou les présentant à l'inverse de leurs raccordements …


Lorsque le Capitaine Durbec arrive sur les lieux du sinistre, il est 14 h 46' et la situation est dramatique. Désormais, le magasin est entièrement en feu. D'énormes flammes jaillissent par les fenêtres tandis qu'une épaisse fumée noire recouvre tout le quartier. Sur la Canebière, du côté de la façade sud, la chaleur est intenable, obligeant les secours à reculer. Le ronflement dantesque du feu couvre tous les bruits.

Le chef par intérim du Corps des Sapeurs-Pompiers procède à une rapide reconnaissance pour se rendre compte de l'étendue du sinistre. Sa première hantise est la propagation du feu vers les immeubles voisins. Ce scénario, déjà préoccupant en temps normal, serait dramatique si le feu se communiquait vers les immeubles nord de la rue Thubaneau, vers l'entrelacs de petites rues et de vieux immeubles formant le quartier Belsunce. Toutefois la présence du Mistral, amoindrit les risques, sans les annihiler entièrement, protégeant d'un retour de flamme le vieux quartier.  Il renforce malgré tout les effectifs en place dans ce secteur, faisant rajouter deux lances, l'une pour protéger la "Société Marseillaise de Crédit", située au 3 Boulevard Dugommier, et dont le toit menace de prendre feu, l'autre dans l'immeuble des "chaussures Raoul", pour les mêmes motifs. Le dispositif d'attaque ainsi mis en place permet d'enrayer la marche du feu sur trois côtés mais pas du côté Canebière. Le vent rabattant les flammes sur l'artère, la chaleur en résultant empêche la lutte de ce coté du sinistre.

Mais le Capitaine Durbec a pris conscience de l'importance du sinistre et des risques encourus par tout le quartier. Il faut prendre des mesures énergiques et avant tout demander le renfort de la 3ème Compagnie. Cette compagnie possède un statut à part et surtout du matériel de pointe. Ayant en charge les secours à l'intérieur de l'enceinte portuaire, son matériel est fourni par la Chambre de Commerce qui n'a jamais lésiné sur la dépense, à l'inverse des différentes municipalités s'occupant elles des 1ère et 2ème Compagnies. Ainsi, outre un personnel mieux entraîné que les compagnies dite "de ville", elle possède surtout un joyaux d'autopompe, neuve (1930) et efficace, l'ensemble autopompe Somua-Monitor, équipé d'un dévidoir avec une lance dont le débit horaire est de 300 m3 , sur affût plate-forme.

A 14 h 46', le Capitaine Durbec réclame cet ensemble basé au Poste de la Bigue. Relayé par le central de la Caserne de Strasbourg, cet appel sera entendu par les pompiers de la 3ème Compagnie puisque l'ensemble Somua-Monitor, avec ses quatorze hommes, sous le commandement du Sous-Lieutenant Cayol, quittera le poste une minute plus tard. Voyant qu'il lui faut beaucoup plus d'hommes, le Capitaine Durbec fait aussi appeler les pompiers de service dans les théâtres, les cinémas et les lieux de spectacles tout en laissant le plus ancien en surveillance.

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Vendredi 28 octobre 1938
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