Vendredi 28 octobre 1938 : Incendies des Nouvelles-Galeries

 

L'extension de l'incendie

IX

L'évacuation des hôtels

 
X

Le Capitaine Durbec blessé

 
XI

Multiples incsendies

 
XII

Les renforts enfin demandés

 

 

Remarques : Le compte-rendu du drame tel que vous le découvrez, est en fait la mise en écriture des témoignages des divers protagonistes survivants, des récits des témoins, des rapports officiels des Sapeurs-Pompiers de Marseille (et d'ailleurs) et des conclusions des experts (de l'époque ou des Marins-Pompiers quelques décennies plus tard). Ces différents témoignages en version "brute" sont disponibles, sur simple demande, aux Archives Municipales de la Ville de Marseille (cartons 32 H 13 à 32 H 20) et plus particulièrement le carton 32 H 16 contenant le compte rendu des audiences du premier procès devant le tribunal correctionnel.

IX / L’ÉVACUATION DES HÔTELS :

Continuant son chemin, le Capitaine Durbec veut s'approcher des "Nouvelles-Galeries" par le trottoir du studio "Detaille" mais la chaleur l'oblige à rebrousser chemin. De véritables maelströms de flammes s'échappent par les baies désormais en miettes, rendant irrespirable l'air alentour. La chaleur a même enflammé les oriflammes décorant les hôtels situés sur le trottoir en face. Toutefois cette menace est relativement faible car tous ces drapeaux sont placés sur des murs de pierre qui, eux, ne risquent pas de s'enflammer. Les pompiers pensent à ce moment là qu'ils ont d'autres priorités. Et le déroulement des événements semblent leur donner raison puisqu'une fois consumés les drapeaux, hampes et autres ornements de façades des hôtels, plus rien ne brûle vraiment de ce coté là.


Hotel Noailles

Le Grand hotel Noailles
au début du XXeme siècle


Traversant la rue, il fait alors le tour du pâté de maison pour évaluer la situation dans le quartier situé au sud du sinistre et organiser la défense des immeubles du pâté Noailles, de loin les plus menacés. Pour cela, il faut surtout procéder à l'évacuation des hôtels.

C'est aussi la conclusion à laquelle est arrivée le commissaire Raymond Blanchard, en poste à l'intérieur de "l'Hôtel de Noailles", en face du magasin en feu. Il décide de procéder à l'évacuation. L'opération, effectuée en compagnie de l'inspecteur Ponsolne, ne se déroule pas dans les meilleures conditions. La chaleur régnant dans la rue rend les choses malaisées, surtout avec les flammèches qui volent dans tous les sens, pouvant brûler les gens qui évacuent en bon ordre toutefois. Hormis les notabilités politiques qui seront prises en charge par la Préfecture, les autres clients de l'hôtel seront accueillis sur les paquebots "Patria" et "D'Artagnan"  mis à disposition par les Messageries Maritimes.

La nouvelle de l'incendie s'est répandue dans tout Marseille et, désormais, les témoins sont foule et gênent considérablement l'accès des lieux aux secours. Ainsi l'autopompe Somua aura un mal fou à se frayer un chemin par la Canebière jusqu'au "Nouvelles-Galeries". A la caserne de Strasbourg, ce sont les militaires qui appellent. Le "Bureau de la Place", au courant de la situation, demande aux Sapeurs-Pompiers s'ils ont besoin d'aide. Cette offre, dans un premier temps, sera déclinée. Retard fatal.


Il est 14 h 54' quand enfin l'autopompe Somua arrive sur les lieux du sinistre. Immédiatement, le Sous-lieutenant Cayol se place, à l'angle de la Canebière et de la Rue Longue des Capucines, sur la Bouche à Incendie 431, non sans avoir vérifié avant, dans son carnet, sa compatibilité avec le matériel dont il dispose.  Ce "Carnet de bouche", dont chaque sapeur-pompier possède un exemplaire, recense toute les bouches à incendie situées sur la commune et surtout leurs caractéristiques techniques, telle que leur débit et sur quel réseau d'alimentation elles sont branchées (Le Réseau Central d'Alimentation ou le Nouveau Réseau). Le Sous-Lieutenant Cayol lit, pour la bouche à incendie 431, qu'elle est alimentée par le Réseau Central (R.C.A.) avec une conduite de 0.4 de diamètre. Ces caractéristiques lui confirment que cette bouche est tout à fait compatible avec le Somua-Monitor qui possède certaines exigences d'alimentation. En faisant cela, le Sous-Lieutenant Cayol ne sait pas qu'il vient de commettre une tragique erreur.




La Somua devant la BI431

Au fond, on voit la façade s'effondrer

 

A ce moment là, il y a présent sur place sept autopompes, une échelle aérienne, un Monitor et quatre vingt quatorze hommes auquel se sont joints une vingtaine de pompiers s'étant présentés spontanément.

Pendant ce temps là, le capitaine Durbec a confirmé l'ordre d'évacuation de "l'hôtel de Noailles". Toutefois, comme nous l'avons vu précédemment, l'ordre d'évacuation des hôtels (Hôtel de Noailles" et "Grand Hôtel") a été donné dès le début du sinistre (soit par la police, pour le premier, ou par la direction, pour le second). A ce propos, le personnel des hôtels fit preuve du plus grand sang froid, se mettant immédiatement au service de la clientèle, permettant une évacuation dans le plus grand calme.

Mais le capitaine Durbec a aussi conscience que les lances mises en batterie n'ont pas la puissance nécessaire  pour lutter contre ce brasier qui a désormais transformé les orgueilleuses "Nouvelles-Galeries" en une gigantesque torche. De surcroît, le chef de Corps n'est pas au courant des problèmes que rencontre le sous-lieutenant Cayol avec l'ensemble Somua-Monitor. Dès son branchement sur la Bouche à Incendie 431, il est évident que la pompe Monitor manque de pression. De plus, elle tourne de manière irrégulière, par à coup, avec de sombres hoquets. Tout le personnel, y compris l'encadrement, pense à un problème mécanique, ce qui est un manque de chance au vue de l'excellent travail de la pompe lors de ses interventions précédentes. Sous le contrôle du sous-lieutenant Cayol, plusieurs sapeurs tentent de trouver la panne tandis que les lances, malgré la faible pression, sont déployées.

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X / LE CAPITAINE DURBEC BLESSE :


Nouvelles Galeries



Il est 14 h 58' lorsque, sous l'action du sinistre, la façade sud des "Nouvelles-Galeries" s'effondre sur la chaussée de la Canebière, dans un bruit de fin du monde. La destruction a commencé par la toiture qui, la première, s'est écroulée sur elle-même, avant d'entraîner dans sa chute le reste de la façade. Miraculeusement, la portion de façade située dans la rue de l'Arbre, ainsi que la rotonde, restent debout. Mais, c'est tout le magasin qui s'effondre comme un château de carte. Depuis quelques minutes déjà, les secours n'avaient plus trop d'espoir de pouvoir sauver d'éventuelles victimes. Outre le fait que les cris et clameurs en provenance du bâtiment s‘étaient tus et que plus personne ne s'était présenté aux fenêtres depuis 14 h 50', le brasier était trop intense pour laisser planer le moindre doute sur le sort des occupants du magasin. L'immeuble n'est plus qu'un immense tombeau en flammes.

Mais l'effondrement de la façade a aussi des conséquences dramatiques sur les secours. Des éléments enflammés sont projetés dans tous les sens, certains fragments, grâce au Mistral, sur plusieurs centaines de mètres. Le résultat le plus visible et le plus immédiat, est l'embrasement des boiseries et persiennes des immeubles en vis-à-vis du magasin, en l'occurrence celle du "Grand Hôtel" et de "l'hôtel de Noailles".

Pire, sortant de la "Société Générale", le capitaine Durbec est atteint par la chute d'une enseigne lumineuse enflammée. Cette enseigne défonce son casque, les débris le brûlant et le coupant à la fois. Complètement sonné, le pauvre capitaine est éloigné de la zone dangereuse par plusieurs pompiers dont l'adjudant Giovanetti. Avant d'être évacué vers l'Hôtel Dieu, le capitaine Durbec ordonne à l'adjudant de réclamer le bateau-pompe "L'Alerte" pour qu'il soit dépêché au Vieux-Port. Il lui déclare aussi déléguer le commandement au lieutenant Rieu.

Entendant le fracas de l'effondrement de la façade, le lieutenant Lett qui dirige les secours de la rue Thubaneau place son secteur sous les ordres de l'adjudant Larrouy. A ce moment là, ce secteur est le mieux défendu et aussi celui qui comporte le moins de risque de propagation d'incendie grâce au Mistral qui souffle dans le bon sens et qui rejette les flammes vers la Canebière. Sur le coté Nord Est du quadrilatère, la situation est aussi sous contrôle, le feu s'étant déclenché sur le toit de l'immeuble de la "Société Marseillaise de Crédit" est désormais éteint.

Avec tout le personnel disponible, le lieutenant Lett gagne alors le secteur Sud-Ouest, de loin le plus menacé. Il dispose alors une lance de 55mm sur la bouche à incendie 336, située à l'angle du boulevard Garibaldi et du Marché des Capucins, qu'il achemine ensuite vers le 3 rue Papére pour établir par la toiture une protection de l'îlot. Il double cet établissement par une autre lance de 55mm placée sur une bouche de voirie de 55 mm, elle même connectée sur une motopompe à refoulement Drouville pour relever la pression. Il semble bien que ce soit la première utilisation dans la journée, d'une pompe en relais, pour relever la pression déficiente des lances. Toutefois, dans le cas présent, la pompe était nécessaire vu le trajet en tuyauterie de l'eau et la faible pression des bouches de voiries, qui servent en fait à nettoyer les rues et non à combattre un incendie.



Hotel Noailles

Le feu s'est propagé à l'Hotel Noailles



Le but du lieutenant Lett est donc d'essayer de contrôler les incendies qui peuvent gagner l'hôtel de Noailles. Mais, à ce moment là, il est déjà trop tard. Personne n'a pensé à protéger les hôtels des risques de propagation du feu, dès que celui-ci s'est déclaré dans les "Nouvelles-Galeries. Personne n'a pensé à fermer hermétiquement les accès aux locaux des hôtels. Plusieurs fenêtres, ou vasistas, sont restés ouverts. Rien ne peut empêcher les débris enflammés de pénétrer dans les pièces.

De plus, le mauvais fonctionnement de l'ensemble Somua-Monitor ne permet pas une protection efficace des immeubles. Au lieu d'avoir plusieurs lances en batterie déversant des mètres cube d'eau, les sapeurs-pompiers ne disposent que de jets de faible intensité, les obligeant à effectuer des prouesses pour les rendre performants. Voyant cela, le sous-lieutenant Cayol prend une décision, qui se révélera plus tard être une grave erreur. Il abandonne la pompe Monitor et place l'autopompe Somua en augmentation de puissance des lances déjà en place. Faisant cela, il prive les sapeurs-pompiers de Marseille de leur élément le plus performant. Il découvrira près d'un mois plus tard, lors d'une série de tests effectuée le 23 novembre 1938, que le problème ne venait pas de l'ensemble Somua-Monitor comme il le croyait mais bel et bien de la bouche à incendie 431. Il lui suffisait de changer de point d’approvisionnement pour obtenir de nouveau un ensemble performant capable à lui seul de protéger les hôtels. Mais ce changement ne sera pas effectué et l'autopompe Somua sera sous employée.

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XI / MULTIPLES INCENDIES :


Multiples incendies

Multiples incendies



L’effondrement de la façade a aussi éparpillé dans tout le quartier des débris enflammés que le vent pousse à plusieurs dizaines de mètres. Le résultat ne se fait pas attendre. En quelques minutes, de nombreux départs de feu sont signalés par téléphone à la caserne de Strasbourg. Ainsi, le premier appel est reçu à 15 h 03’ et signale un feu au 12 rue Sibié, à 15 h 10’, c’est dans un immeuble de la rue de la Bibliothèque, puis c’est le tour du Lycée Thiers.  A 15 h 26, le dernier appel est reçu en provenance de la rue des Trois Rois. Ainsi, moins d’une heure après l’éclosion du foyer principal, de multiples foyers secondaires ont fait leur apparition.

En fait, tous ces feux se sont déclarés dans le même secteur, au sud-est des "Nouvelles-Galeries", sur les pentes de la colline Notre Dame du Mont, certains à plusieurs centaines de mètres du foyer initial. Tous sont situés dans le sens où souffle le Mistral. Ils ont pour conséquence immédiate est de disperser les renforts pouvant éventuellement intervenir sur le foyer principal.  Quant à l’incendie du Lycée Thiers, il n’a pas de grande conséquence, hormis les dégâts matériels. En effet, la totalité des élèves du lycée a été évacuée, sans aucun incident, dès 15 h 00’, la direction craignant déjà la propagation du feu grâce au Mistral.


Le Lieutenant Rieu comprend alors qu’il lui faut prendre des mesures pour protéger les immeubles mitoyens aux "Nouvelles-Galeries". Disposant de deux arroseuses municipales arrivées peu de temps auparavant en renfort, il les fait placer à proximité des endroits les plus menacés. L’une d’entre elle alimente les lances qui arrosent les abords du magasin en feu, l’autre, placée en batterie à l’angle du Boulevard Dugommier et de la Canebière, protége à la fois l’hôtel "Astoria", coté Boulevard Garibaldi, et le bar "Le Noailles", angle Boulevard Dugommier. Toutes deux sont branchées sur les bouches de voirie les plus proches et servent à augmenter la pression dans les lances.

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XII / LES RENFORTS ENFIN DEMANDES :


Autour des lieux du drame, la foule grandit de minutes en minutes. C’est plusieurs milliers de personnes qui assistent aux événements. Les abords de la Canebière sont inaccessibles, y compris pour les pompiers. On frise l’émeute. Toutefois, cette foule, imprévisible mais voulant à tout prix rendre service et aider les secours, est en train d’être canalisée par le service d’ordre. Totalement pris de court au début du sinistre, avec seulement vingt agents et six inspecteurs disponibles,  les policiers ont reçu le renfort d’une partie des forces de l’ordre placée en protection autour du Parc Chanot, soit quatre vingt dix hommes,  et l’appui des six pelotons de Gardes Mobiles (cent vingt cinq hommes), gardés en réserve jusque là. Ainsi à seize heure, les effectifs du service d’ordre seront de deux cent cinquante hommes environ.

Entre temps, les sapeurs-pompiers ont demandé le renfort de l’armée. Le sous-lieutenant Cazaux téléphone à 15 h 15’ au "Bureau de la Place" pour obtenir l’envoi sur les lieux du sinistre, d'éléments du 8ème Tirailleurs Sénégalais et des troupes du 141ème R.I.A.. Cette demande sera acceptée par les militaires qui dépêcheront sur place plusieurs unités. La Marine Nationale ne sera pas en reste puisqu’elle envoie une section de "l’Artillerie de Côte" sous les ordres des officiers des équipages Legall et Peron. Cette section assurera un barrage et la protection du boulevard Garibaldi, boulevard où la foule est la plus nombreuse (Plusieurs milliers de personnes d’après les témoins de l’époque).



Nouvelles-Galeries

L'évacuation des batiments alentours




Pendant ce temps, l’officier ingénieur Serve est en contact permanent avec la Préfecture. Il tente d’obtenir du préfet François Graux, l’envoi de renfort au niveau départemental. Il sait que, face à un sinistre d’une telle ampleur, les sapeurs-pompiers se fatiguent vite. Il lui faut établir une réserve d’hommes pour assurer un roulement des effectifs. Au bureau du préfet, on va hésiter de longues minutes, de trop longues minutes. Ce n’est qu’à 15 h 25’, près d’une demi heure après la première demande de l’officier, que le Cabinet du Préfet lancera un appel aux pompiers du département. Heureusement, un événement extérieur a permis de prévenir à l’avance de nombreuses casernes, des événements tragiques se déroulant à Marseille. De nombreuses unités sont prêtes à intervenir à la première demande officielle alors même que la préfecture n’a pas encore pris de décision. Leurs officiers supérieurs, présents à Marseille, pour une réunion départementale de la Défense passive, ont avisé leurs équipes respectives des événements marseillais.


Pendant ce laps de temps, l’incendie ne laisse aucun repos aux secours. Le foyer principal n’est qu’un immense brasier dégageant une chaleur intense, foyer que les sapeurs-pompiers se contentent désormais de surveiller pour éviter qu’il ne gagne les immeubles mitoyens. Les innombrables feu secondaires qui ont éclatés un peu partout au sud est de ce maelström sont tous attaqués par les équipes de secours avant qu’ils ne prennent une ampleur incontrôlée. Il reste donc le problème de l’îlot "Noailles".


Grand Hotel

Les pompiers à l'attaque sur les hôtels
(c)vieux-marseille.com

Malgré la chaleur, le lieutenant Rieu ordonne au Sapeur Sylvestre qui commande l’ensemble de l’échelle aérienne montée sur porteur Delahaye, de déplacer son engin de la petite rue Mission de France où il est actuellement stationné, à l’arrière des "Nouvelles-Galeries", pour gagner la Canebière et le devant des hôtels menacés. L’intention du lieutenant Rieu est d’utiliser l’échelle aérienne pour protéger les façades des immeubles. Malheureusement, l’installation de cet engin est trop lourd et surtout trop lent. Après deux tentatives infructueuses et autant de déplacements laborieux , le lieutenant Rieu abandonne son idée et laisse définitivement l’engin à l’angle de la rue Papère.

Pendant ces tentatives, les sapeurs-pompiers ont placés plusieurs lances dont une de 70 mm qui gagne l’hôtel de Noailles puis monte par l’escalier principal vers la toiture qu’elle tente de protéger. Une autre lance est installée en parallèle à celle-ci pour empêcher le développement du sinistre à l’intérieur même de l’hôtel. En effet,  le feu s’est propagé à l’intérieur des deux hôtels faisant face au magasin et plusieurs chambres sont désormais en feu.

 

 

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Vendredi 28 octobre 1938
Cafouillages et politisation Avant