Vendredi 28 octobre 1938 : Incendies des Nouvelles-Galeries

 

Les polémiques politiques

XXXIII

La presse se déchaîne

 

XXXIV

Tempête municipale

 

XXXV

Les politiques s'emparent de la catastrophe

 

XXXVI

Tumultes à la Chambre des Députées

 
XXXVII

La commission de réorganisation

 
XXXVIII

La mise sous tutelle de la ville

 
XXXIX

Frédéric Surleau, l'administrateur

 
XL

Discours radiophonique

 
XLI

Premier conseil municipal

 

XLII

Conclusions provisoires

 

 

Remarques : Le compte-rendu du drame tel que vous le découvrez, est en fait la mise en écriture des témoignages des divers protagonistes survivants, des récits des témoins, des rapports officiels des Sapeurs-Pompiers de Marseille (et d'ailleurs) et des conclusions des experts (de l'époque ou des Marins-Pompiers quelques décennies plus tard). Ces différents témoignages en version "brute" sont disponibles, sur simple demande, aux Archives Municipales de la Ville de Marseille (cartons 32 H 13 à 32 H 20) et plus particulièrement le carton 32 H 16 contenant le compte rendu des audiences du premier procès devant le tribunal correctionnel.

Le lendemain même du drame, les polémiques vont apparaître, relayées voire même créées par la presse. La politique ne va pas être en reste, transformant un drame humain en un vaste pugilat où tous les coups sont permis. Cette situation va être, dans un premier temps du moins, habilement exploité par la presse.

 

XXXIII / LA PRESSE SE DECHAINE :


Durant toute cette période dramatique, la presse, locale ou nationale, n'est pas tendre envers la municipalité. Aux attaques prévisibles des journaux marseillais de droite comme "Le Petit Marseillais" ou "Marseille-Matin", se sont jointes les attaques des grands tirages parisiens comme "Paris-Soir" ou "le Figaro".

Tous s'accordent à redouter les conséquences de la guerre sur une ville qui, visiblement ne se trouve pas à la pointe de la protection. Qu'adviendrait-il de Marseille si, au lieu d'un incendie somme toute localisé, la ville avait à faire face à un bombardement aérien de grande envergure ? Ces questions sont prémonitoires quand on connaît la violence du bombardement américain du 27 mai 1944.

Il est primordial pour le gouvernement de ne pas laisser le premier port de France dans un tel état de vulnérabilité. La presse, pour une fois unie, se solidarise derrière un gouvernement qui ne cache pas son irritation, Albert Sarraut en tête. Il faut remettre de l'ordre à Marseille.

Tous les articles dénoncent l'insuffisance des mesure contre l'incendie dont dispose la ville. Mais plusieurs journaux glissent peu à peu sur le terrain politique, sur la mauvaise politique employée par la ville. Dans le climat antiparlementaire qui agite la France, les journaux ont beau jeu de comparer la situation marseillaise à la situation nationale. Le "Progrès de Lyon" n'hésite pas à écrire que "l'épidémie marseillaise" dont le principal symptôme  est "un laissez-aller général poussant à l'abandon du devoir national", est en train de gagner tout le pays.

Ainsi, le gouvernement se retrouve lui-aussi, à son corps défendant, entraîné dans une polémique dont il ne veut pas. Il va donc employer tous les moyens pour placer Marseille au cœur des débats et s'exonérer de toute faute.

La presse locale va bien tenter de faire face. "Le Petit Provençal", par ses éditoriaux acides, va tenter de désamorcer une crise qu'il sent devenir dangereuse pour la cité phocéenne. En ouvrant ses colonnes à ses lecteurs, il permet aux marseillais de se faire entendre et à la municipalité de présenter sa défense. Même Henry Tasso prend la plume pour tenter de prouver que sa politique municipale de prévention des catastrophes et sa gestion du Corps des Sapeurs-Pompiers ne sont pas aussi dramatique que ce que la presse parisienne (à laquelle se sont joints "Le Petit Marseillais" et les titres contrôlés par Simon Sabiani) ne veut la faire croire.

 Peine perdue cependant. Que vaut le "Petit Provençal" face à "Paris-Soir", au "Figaro", au "Temps", ou aux autres grands titres nationaux.

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XXXIV / TEMPETE MUNICIPALE :


Les cendres des "Nouvelles-Galeries" sont encore chaudes que débute déjà la "corrida" municipale. Les attaques contre Henri Tasso et son conseil municipal sont d'une rare violence. Les journaux, et l'opinion publique, pour une fois en phase, réclament à corps et à cris la dissolution de la municipalité. L'opposition voit, au delà du drame, l'occasion de renverser une municipalité de gauche, fervente adepte du "Front Populaire". 

Simon Sabiani, fraîchement passé au P.P.F. de Jacques Doriot, pense pouvoir tirer les marrons du feu avec de nouvelles élections qui semblent, à ce moment là, inéluctables. Il espère aussi, en désignant la municipalité comme bouc-émissaire, s'en servir de fusible et ainsi sauver "ses" sapeurs-pompiers, sauver un corps dont il a tant besoin au moment de chaque élection. Pour cela, il lui faut rejeter la faute sur le maire et montrer les carences de cette municipalité honnie, quitte à les inventer si elles n'existent pas. Dans cette lutte du pouvoir, tous les coups sont permis pour arriver à ses fins, de la calomnie à l'intimidation.

Le 31 octobre 1938, le Conseil Municipal se réunit en séance privée, plénière et consultative à l'initiative du docteur Jules Canebier, leader de l'opposition municipale. Il est soutenu dans sa démarche par un Simon Sabiani en grande forme. La demande est confortée par la révélation le matin même des démissions de leur fonction de deux poids lourds du Conseil Municipal. En effet, Jean Canavelli, Premier Adjoint, en charge des Finances et de Pierre Ferri-Pisani, adjoint en charge de la Voirie, ont révélé les démissions posées le 24 octobre au lendemain de l'élection au Sénat de Henri Tasso. Par cette révélation, ils ne veulent pas être associé au psychodrame qui va se jouer.

Le motif exact de ces démissions n'est pas révélé au grand public mais elle est la conclusion logique de la guerre larvée que se livrent depuis plusieurs mois Noël Carrega, secrétaire général C.G.T. des municipaux et Jean Canavelli, l'adjoint aux Finances. Devant la situation préoccupante des finances municipales dû à la gestion erratiques de plusieurs municipalités (de droite comme de gauche) allant de celle de Siméon Flaissière à Henri Tasso, en passant par celle du Docteur Ribot ou d'Eugène Pierre, une politique drastique devait être mise en place pour essayer de redresser la barre des finances. Au début de la municipalité Tasso, Raymond Vidal, Premier Adjoint aux Finances, s'y était déjà employé, sans succès cependant. Il avait même été poussé à la démission par un syndicat C.G.T. tout puissant au lendemain de la victoire du "Front Populaire".

Jean Canavelli, qui lui avait succédé au poste des Finances, s'appuyant sur un contexte politique général plutôt "conservateur", tenta une réforme profonde des finances de la ville et surtout d'assainir les emplois des municipaux. Noël Carrega ne l'entendait pas de cette oreille et mit immédiatement la pression sur l'adjoint aux Finances. N'ayant pas obtenu l'appui qu'il attendait de la part d' Henri Tasso, désavoué de surcroît en séance restreinte, Jean Canavelli n'avait plus d'autre solution que de démissionner. Bien que du même parti que Henri Tasso, Pierre Ferri-Pisani, grand ami de Jean Canavelli, en opposition avec la politique du maire, qu'il juge "clientéliste", démissionne lui aussi.

C'est donc le docteur Jean Canebier qui mène l'offensive. Il réclame haut et fort la démission du maire et de son équipe municipale qu'il juge comme unique responsable de la tragédie. Contre toute attente, Henri Tasso, certes affaibli, ne démissionne pas. Au contraire, il passe à la contre-attaque. Au milieu du tumulte qui s'ensuit, le maire énumère les mesures de préventions des incendies prises par la municipalité depuis 1935. Les trouvant lui-même insuffisantes, Henri Tasso rend l'Etat responsable du manque de crédit dont souffre la ville.

La conséquence de ce Conseil Municipal tumultueux survint au lendemain des obsèques des victimes lorsqu'une partie de l'opposition municipale démissionna, espérant ainsi entraîner les autres conseillers. Malheureusement pour Simon Sabiani et Jean Canebier, cela ne se produisit pas. Il en résulta qu'à la place d'une élection générale, seule une élection partielle sera organisée, touchant les deux secteurs incriminés, les 3ème et 4ème Secteur. De surcroît, le résultat final de cette élection partielle ne pouvait pas changer grand chose dans le rapport de force municipal. En effet,  il ne faut pas perdre de vue que, dans les deux secteurs où les conseillers ont démissionné, les listes d'opposition ne pouvaient être que réélues, et ce fut le cas.

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XXXV / LES POLITIQUES S'EMPARENT DE LA CATASTROPHE :


Quand les politiques ont-ils pris la décision de dissoudre le Corps des Sapeurs-Pompiers de Marseille ? Probablement dès le 28 octobre, en cette fin d'après-midi, lorsqu'ils rencontrent le capitaine Godard des Marins-Pompiers de Toulon, qui leur fait un si brillant exposé.

Toujours est-il que dès le lendemain se tient à la Préfecture des Bouches-du-Rhône, une réunion sous la présidence du Ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, en présence du préfet des Bouches-du-Rhône, Graux, du maire de Marseille, Henry Tasso et de Mr Imbert, chef de l'inspection Générale au Ministère de l'Intérieur.

Cette conférence dure deux heures et elle a pour objet la défense de la ville contre les risques d'incendie. Le Ministre est très préoccupé par la situation de la cité phocéenne. Il estime qu'elle est très vulnérable à cause du très grand nombre d'usines érigées en son sein, pour la plupart des usines d'huiles grasses. Il ne veut pas que les insuffisances auxquelles il a assisté la veille puissent se reproduire, surtout en période de guerre qu'il sait inévitable. Ils donnent donc des instructions très strictes pour que les études nécessaires soient effectuées sans délais et que l'on réalise au plus vite les transformations des services de secours.

De retour à Paris, alors qu'Edouard Daladier effectue le remaniement ministériel qu'il a annoncé lors de son discours de Marseille, Albert Sarraut, qui a conservé son portefeuille de Ministre de l'Intérieur, s'inquiète des développements de l'enquête. Il n'a pas supporté la vision de l'incurie des services municipaux et encore moins celle des pillards. Même si plusieurs d'entre eux ont été arrêtés et si la faute peut être rejetée sur ces "étrangers indésirables", il sait que l'investissement de "l'hôtel de Noailles" et le pillage sous couvert de "sauvetage" des dossiers gouvernementaux sont l'œuvre de Simon Sabiani, leader provençal du nouveau parti populiste de Jacques Doriot, le P.P.F.

En s'attaquant aux pompiers de Marseille, Albert Sarraut ne peut ignorer qu'il met en grande difficulté à la fois une municipalité socialiste et un corps de pompiers à la botte d'un Simon Sabiani, plus proche du grand banditisme et du fascisme, que de la démocratie prônée par les radicaux. En terme clair, il effectue une excellente opération politique. 

Le 31 octobre, alors qu'à Marseille le Conseil Municipal se déchire, à Paris, Albert Sarraut confère avec le commandant Benier des Sapeurs-Pompiers de Paris et Mr Imbert. Les deux hommes sont dépêchés dans la cité phocéenne avec des missions qui ne laissent planer aucun doute sur les intentions du gouvernement.

Ainsi, le commandant Benier doit-il se préoccuper de la situation stratégique de la ville, prendre les mesures nécessaire pour éviter à Marseille une nouvelle catastrophe. Il doit plus particulièrement se rendre compte des insuffisances du matériel, vérifier l'entraînement des Sapeurs-Pompiers et contrôler l'administration du Corps. Quant à Mr Imbert, il doit déterminer la part des responsabilités administratives et vérifier les budgets des différentes municipalités marseillaises.

Au vue des missions conférés aux deux hommes, Albert Sarraut envisage donc avec le plus grand sérieux le disparition du Corps des Sapeurs-Pompiers de la Ville de Marseille et commence à poser les bases d'un procès "municipal".

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XXXVI / TUMULTES A LA CHAMBRE DES DEPUTES :


L'ouverture des hostilités est l'œuvre de Henry Ponsard, député de la 4ème Circonscription et proche de Simon Sabiani. Il adresse au Ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, une lettre ouverte, demandant la révocation du maire pour, entre autre accusation, incurie.

Le 16 décembre 1938, à la suite de cette missive, le drame de Marseille envahi l'Assemblée Nationale. Ce sont les communistes qui évoquent le sujet par la bouche de François Billoux, député de la 3ème Circonscription. Il s'interroge sur les motivations réelles de la presse parisienne dans ses attaques incessantes de Marseille, sur les buts du gouvernement, sur l'avenir de sa ville.

"Depuis plusieurs mois, Marseille, deuxième ville de France, est odieusement attaquée par certaine presse qui aurait touché 300 millions de Hitler, aux dire d'un de nos collègues et ce propos n'a pas été démenti. Cette campagne, évidemment  d'inspiration étrangère tend à présenter Marseille comme une ville où ni les personnes ni les marchandises ne sont en sécurité (…) Le but est de favoriser une puissance étrangère qui veut affirmer sa domination en Méditerranée (…) Certains chefs de la police d'Etat roulent en luxueuses voitures, possèdent de superbes villas et bien entendu des maisons clandestines ou des maisons de trafic de drogue, morphine et cocaïne."

Les invectives volent dans tous les sens tandis qu'un député radical lance que Henri Tasso peut remercier François Billoux de ses accusations. La réplique cinglante attire une volée de nom d'oiseaux dans l'hémicycle lorsque le communiste met en cause Henri Ponsard, ce "chef  de bande de gangster marseillais."

Après le retour au calme, François Billoux reprend la parole, toujours aussi vindicatif :

"Ce qui est navrant pour la population marseillaise, c'est de constater combien les hommes de Sabiani sont protégés alors que l'on traîne en les brutalisant les militants ouvriers devant les tribunaux pour les emprisonner."

François Billoux fait allusion à certains employés de l'hôtel de Noailles et du Grand Hôtel où les ministres logeaient lors du Congrès du Parti Radical, et qui ont été temporairement emprisonnés pour avoir sauvé les dossiers des ministres, alors que les hommes de Simon Sabiani, ont été remercié pour les mêmes actes

"On cherche à détourner l'opinion des vrais responsables de la catastrophe. Les vrais responsables, ce sont les administrateurs des Nouvelles Galeries dont six magasins ont brûlé en moins de dix ans (…) Les responsables, ce sont ceux qui ont permis que le service d'ordre de Marseille soit à une demi heure du centre de la ville alors qu'il aurait dû être sur place. (…) le résultat, c'est que l'enquête piétine, que les vrais coupables ne sont pas démasqués (…) Sachez que, sur soixante treize victimes, il y a soixante huit membres de la C.G.T.. Ils ont sauvé l'honneur de la classe ouvrière."

Dans un tumulte indescriptible, François Billoux parvient à terminer son intervention.

"La population marseillaise est honnête, travailleuse. Ses qualités de bonne humeur sont connues. Elle veut être protégée. Elle veut travailler en paix. Marseille est une ville gaie, propre, accueillante, digne d'elle. La population marseillaise est inquiète. Elle attend des actes, j'espère qu'elle ne sera pas déçue."

L'Assemblée Nationale est devenu le champ de bataille des dissensions marseillaises.

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XXXVII / LA COMMISSION DE REORGANISATION :


Le 24 décembre 1938, une commission de réorganisation du Corps des Sapeurs-Pompiers de Marseille est désignée par décret par le gouvernement.

Cette désignation s'appuie sur le texte d'un décret gouvernemental paru au Journal Officiel du 12 novembre 1938, soit quinze jours après l'incendie des "Nouvelles-Galeries". Ce décret permet de créer auprès du Ministre de l'Intérieur (pour mémoire Albert Sarraut) une inspection technique permanente des Corps des Sapeurs-Pompiers des départements et des Communes. On peut aussi lire dans ce décret du 12 novembre 1938 :

"Article 4

Il peut être procédé, dans certains cas exceptionnels, à la réorganisation à la transformation et au renforcement de Corps de Sapeurs-Pompiers communaux et leur placement, sous le régime et le statut militaire, peut être décidé.

Les condition de ces modifications seront déterminées par décret pris en Conseil des Ministres"

Cette commission étudie successivement plusieurs pistes allant de la simple réorganisation administrative au remplacement pur et simple du Corps existant, s'appuyant sur ce fameux article 4. Elle va étudier à la loupe le fonctionnement du Corps des Sapeurs-Pompiers, ainsi que le contexte politique et économique l'entourant. Dans ses conclusions, elle ne va être tendre ni envers les différentes municipalités marseillaises ni envers le Corps même des Sapeurs-Pompiers.

Après plusieurs mois d'atermoiement, c'est finalement la dissolution qui est décidée et le remplacement des Sapeurs-Pompiers par les Marins-Pompiers. Si la décision de dissolution a été relativement rapide, l'option de l'unité remplaçante a été plus longue à se dessiner, Albert Sarraut préférant que les Sapeurs-Pompiers de Paris s'installent à Marseille. Il faudra plusieurs semaines pour le dissuader de cette idée, somme toute très mauvaise. Finalement, les deux décrets-lois (dissolution et remplacement) sont publiés au Journal-Officiel, le 29 juillet 1939.

Ainsi est décidé la création d'un bataillon des Marins-Pompiers à Marseille. Ce jour là, le Corps des Sapeurs-Pompiers de la Ville de Marseille a vécu.

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XXXVIIIi / la mise sous tutelle DE MARSEILLE :


Le 20 mars 1939, le Journal Officiel de la république publie le décret relatif à la réorganisation administrative de la Ville de Marseille. Désormais le corps municipal de la ville est placé sous l'autorité d'un administrateur extraordinaire, avec un conseil municipal et un président de conseil. L'administrateur est assisté d'une équipe composée de :

  1. Ø   Un secrétaire général
  2. Ø   Un directeur des services Financiers
  3. Ø   Un directeur des services Techniques

Tous sont nommés par le Président du Conseil, après consultation du Ministre de l'Intérieur et du Ministre des Finances, respectivement Edouard Daladier, Albert Sarraut et Paul Reynaud.

L'administrateur convoque le conseil municipal qui délibère. Les résultats de ces délibérations lui sont soumis dans les trois jours. Il peut les refuser et exiger un nouveau débat. Dans le cas contraire, ils doivent être approuvés par les trois autorités de tutelle (Présidence du Conseil, Ministère de l'Intérieur et Ministère des Finances). Quant au budget de la ville, préparé par l'administrateur, il est soumis à l'approbation du préfet des Bouches du Rhône.

En terme clair, Marseille est désormais dirigé depuis Paris. Les marseillais apprécient !

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XXXIX / FREDERIC SURLEAU, ADMINISTRATEUR :


L'administrateur, nommé le 27 par Paris, est Frédéric Surleau, anciennement sous-directeur de la S.N.C.F. Il arrive à Marseille le 26 avril 1939 par le train de nuit entrant en gare à 7 h 54'. Il y est accueilli par de nombreuses personnalités dont Mr Sadon, secrétaire Général de la Préfecture, faisant office de Préfet, Mr Lota, secrétaire général de la Police,  Général Orly, commandant le XVème Corps d'Armées, l'Amiral Muselier, commandant la Marine à Marseille,  Mr Boude, Président de la Chambre de Commerce, Mr Lang, sous-directeur de la S.N.C.F.,  Mr Cals, Commissaire Central, etc .

Après avoir entendu le petit discours de bienvenue, il passe les troupes qui lui rendent les honneurs en revue sur l'esplanade Saint-Charles (un peloton de gendarmes, une compagnie du 141ème R.I.A., deux pelotons de gardes mobiles à cheval) avant de se rendre ensuite à la mairie où l'attend l'ancien maire de Marseille, Henri Tasso. Il est accueilli sur le parvis du bâtiment par le Secrétaire Général de la Mairie, Mr Martin. Toutefois, l'accueil à la mairie est des plus frais puisque aucun membre du Conseil Municipal (majorité ou minorité) n'est présent pour cette arrivée. Mr Surleau a un bref entretien avec Henri Tasso dont la teneur est inconnue avant que l'administrateur ne gagne son nouveau bureau avec vue sur le Vieux-Port. Il y reçoit alors les principaux chefs de services et directeurs municipaux.

A 10 h 30', l'administrateur se rend à la Préfecture pour une réunion avec Sadon et Lota avant d'aller ensuite déposer une gerbe au Monument aux Morts des Mobiles. Il regagne en fin de matinée l'Hôtel de Ville.


Comme on peut le constater, Marseille n'accueille pas avec chaleur cet administrateur parachuté de Paris qui veut diriger la deuxième ville de France 

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XL / LE DISCOURS RADIOPHONIQUE DE L'ADMINISTRATEUR :


L'administrateur tente, dès son arrivée de se faire accepter des marseillais. Pour cela, il prend la parole sur la radio locale pour tenter de faire comprendre son point de vue. Il commence d'abord par expliquer qu'il n'a pas sollicité ce poste mais a été nommé par le gouvernement :

"(…) Je n'avais nullement sollicité cet honneur et cette charge; c'est à l'appel du gouvernement et sur son insistance que j'ai consenti à résigner mes hautes fonctions à la S.N.C.F. (…)"

Il s'étend ensuite sur la position intenable de la ville de Marseille :

"L'administration d'une ville telle que Marseille pose, en raison de son développement territorial, de l'accroissement exceptionnel de sa population laborieuse, de l'importance du rôle économique dans la France et dans l'Empire, des problèmes nombreux et difficiles. Je les étudierais et m'efforcerais de les résoudre avec le seul souci de l'intérêt public. Tenu par mon statut même à l'écart des luttes politiques, ne marquant d'hostilité à personne mais refusant toutes les faveurs, je m'efforcerais de servir le bien commun dans un sentiment de totale impartialité. J'en prends devant vous tous, chers concitoyens, l'engagement solennel."

Mr Surleau tente ensuite de flatter le conseil municipal :

"A vos représentants du Conseil Municipal, j'offrirais demain mon entière et loyale collaboration. Je ne doute pas qu'ils m'accordent la leur pour qu'ensemble nous fassions de votre ville, notre ville, capitale de la Méditerranée, une cité harmonieuse, digne en tous points de la splendeur de son passé, de la situation géographique privilégiée, de l'importance de son développement, de la beauté incomparable de son site, de l'attrait de ses populations."

Comme on s'en doute, ce discours est fraîchement accueilli par la population marseillaise.

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XLI / PREMIER CONSEIL MUNICIPAL:


Le Conseil Municipal se réunit le lendemain en milieu d'après-midi pour la séance de prise de fonction de l'administrateur Surleau. Le Conseil n'ayant plus de maire ni d'adjoint, c'est le doyen d'âge Remy Roux qui ouvre les débats par le traditionnel discours de bienvenue. Sauf que, loin d'être un discours de bienvenue, ce discours est en fait un violent réquisitoire contre les décisions prises par le gouvernement pour Marseille.

Remy Roux traite Surleau de "Gouverneur colonial" et proteste énergiquement contre la mise sous tutelle de la ville. "On a voulu atteindre le Parti Socialiste, un grand parti, coupable de refuser son soutien à une politique hostile au travail et dangereux pour la liberté".

L'administrateur se contente d'écouter avec grand calme tandis que déjà, venant de l'ancienne minorité municipale, les noms d'oiseaux fusent à l'encontre du doyen.

Le Conseil passe ensuite à l'élection de son bureau qui nomme, sans surprise, Henri Tasso président. Dans la foulée, deux autres socialistes sont élus vice-présidents, Remy Roux et Toussaint Ambrosini. Le bureau est complété par quatre secrétaires, Arletti, Carmignani, Crouzet et Masse, tous socialistes.

A la suite de ces élections, Henri Tasso prend la parole dans une ambiance tendue. Lui aussi il proteste contre les traitements infligés à Marseille mais, contrairement à Remy Roux, il propose une solution. Il réclame que la ville fasse l'objet d'une réforme administrative de type parisienne, avec des secteurs ayant chacun à leur tête un maire.

Lorsque Surleau prend à son tour la parole, le conseil l'écoute dans un silence presque religieux. Pourtant, il ne dit rien de nouveau, reprenant avec peu de variante, le discours prononcé la veille à la radio.

A la suite de ces allocutions vient enfin la "discussion générale". Elle devient dès le début une grande empoignade droite/gauche. La première attaque vient du conseiller Hieiris, de la minorité municipale. Il reproche vertement à Remy Roux son manque de tact et ses critiques acerbes. Les socialistes protestent violemment et un brouhaha d'invectives noient la séance. Au milieu des cris et des invectives, on entend Hieiris qui crie, tel un leitmotiv : "La population, qui sait ce que votre gestion lui coûte, a accueilli avec un véritable soulagement la nomination d'un administrateur extraordinaire !". Cette phrase crée un tumulte d'une grande ampleur qui devient incontrôlable lorsque Hieiris, décidément en verve, lance : "Savez-vous ce que l'on dit dans les cafés, les maisons, les tramways ? Enfin ils ne mangeront plus !" Le tumulte est incontrôlable. Les conseillers, debouts, s'invectivent, se menacent, s'insultent sous l'œil impassible de l'administrateur Surleau. Le calme revenu après de longues minutes de brouhaha, Raymond Vidal prend la parole, reprochant aux conseillers leur manque de dignité et revenant sur une éventuelle démission du conseil municipal. Il est sèchement coupé par Simon Sabiani : "Vous vous targuez de dignité, d'amour propre mais rappelez vous le discours d'Albert Sarraut prononcé devant soixante treize cercueils. Vous avez alors refusé de démissionner." Le tumulte repart de plus belle.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'arrivée de l'administrateur ne s'est pas faite dans le calme et la sérénité.

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XLII / CONCLUSIONS PROVISOIRES :


Le gouvernement va aussi tenter de "purifier" l'administration municipale. Pour cela, il fait réviser le régime des retraites des employés municipaux et  licencier tous les agents condamnés pour des crimes ou des délits de droit commun.

Pour essayer d'assainir définitivement les finances de la ville, un inventaire financier est effectué pour connaître la situation exacte de Marseille. Le déficit est alors comblé par un nouvel emprunt contracté par la ville.

Le 18 avril 1939, avant même l'arrivée de l'administrateur, un nouveau décret gouvernemental réorganise la police municipale qui passe du contrôle du préfet au contrôle de l'administrateur, lui-même rendant des comptes directement au Ministre de l'Intérieur.

 Ainsi, désormais, Marseille n'est plus libre !

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Vendredi 28 octobre 1938
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