Vendredi 28 octobre 1938 : Incendies des Nouvelles-Galeries

 

Les aménagements en cours

LVI

Aménagements en cours

 
LVII

L'échafaudage en cause

 
LVIII

Nature exacte des travaux sur l'échafaudage

 
LIX

Réunion de chantier du 25 octobre 1938

 

 

Remarques : Le compte-rendu du drame tel que vous le découvrez, est en fait la mise en écriture des témoignages des divers protagonistes survivants, des récits des témoins, des rapports officiels des Sapeurs-Pompiers de Marseille (et d'ailleurs) et des conclusions des experts (de l'époque ou des Marins-Pompiers quelques décennies plus tard). Ces différents témoignages en version "brute" sont disponibles, sur simple demande, aux Archives Municipales de la Ville de Marseille (cartons 32 H 13 à 32 H 20) et plus particulièrement le carton 32 H 16 contenant le compte rendu des audiences du premier procès devant le tribunal correctionnel.


Depuis quelques semaines, la succursale marseillaise était en proie aux travaux qui, comme nous l'avons vu précédemment, étaient cycliques dans le groupe des "Nouvelles-Galeries", suivant en cela un véritable plan décennal (Voir "Les Nouvelles-galeries")

Toutefois, la présence d'un chantier sur un lieu de vente toujours ouvert au public entraîne un accroissement des risques d'incendie qui, dans la cas présent, étaient :

  • Ø      Risques de feu non négligeables par accumulation de matériaux hautement combustible en un seul endroit (poste de soudure, bonbonnes à oxygène ou à acétylène, bois, peinture, vernis, huiles, etc. .. )
  • Ø      Risques accrus par l'emploi de papier goudronné
  • Ø      La disposition du chantier, cloisonnant les lieux, entraîne l'apparition d'un rôle de "cheminée" pour le lieu des travaux.
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LVI / AMÉNAGEMENTS EN COURS DANS LA SUCCURSALE :


Le magasin marseillais, au cours des deux années précédentes, avait déjà subi plusieurs transformations. L'architecte des Nouvelles-galeries, Mr Laville avait donc procédé aux modifications suivantes :

  • Habillage du rez-de-chaussée
  • Rénovation de la marquise
  • Déplacement de l'escalier du sous-sol
  • Déplacement des cages d'ascenseurs

Pour cette seule année 1938, les travaux consistaient en :

  • Installation des faux plafonds pour cacher l'armature métallique
  • Abaissement du système Erny de lutte contre l'incendie
  • Changement d'une partie de la décoration intérieure
  • Installation de deux ascenseurs
  • Changement du mobilier de présentation
  • Modernisation de l'installation électrique et téléphonique

Le changement des escaliers en bois (principal et annexes) n'était pas prévu dans cette tranche de travaux.  Au moment du procès de 1942, les juges mirent en avant le fait que d'après  l'article 16 du décret du 10 juillet 1913, ce type d'escaliers est interdit dans tout magasin employant plus de cent personnes. La succursale marseillaise se trouvait donc en infraction vis-à-vis de la loi. Pour sa défense, Mr Laville, l'architecte en charge de tous les travaux dans les succursales de la chaîne, révéla  que les Nouvelles-Galeries n'auraient reçu aucune mise en demeure de mise en conformité de l'inspection du travail.

La plus grosse partie des travaux consistait donc dans l'habillage en staff (matériau constitué de plâtre à mouler armé de fibre végétale connu aussi sous le nom de plaque d'insulite) des colonnes et pilastres et, dans l'établissement, de l'installation d'un plafonnage constitué par des plaques de même nature fixées sous les poutres métalliques qu'elles étaient destinées à masquer. Ce faux plafond était raccordé aux murs par des moulures en plâtre.
Sans compter les modifications de canalisations d'eau, des faisceaux électriques ou autres, l'installation de ce faux plafond nécessitait des retouches importantes sur le réseau de bec "Sprinklers". Pour cela, une partie du système a été désamorcée, en l'occurrence une soixantaine de bec Sprinkler (tous situés à l'opposé de l'endroit supposé où le sinistre à pris).

On profitait aussi de ces importants travaux pour rénover les ascenseurs et changer le mobilier de présentation.

La succursale marseillaise se rapprochait ainsi encore plus des grands magasins parisiens qu'elle avait comme modèle. Comme les travaux ne devaient en aucun cas gêner les activités commerciales du magasin, un système de panneaux en carton bitumé a été mis en place.                           

Le jour de l'incendie, les travaux étaient quasiment terminés au rez-de-chaussée qui était presque entièrement débarrassé de ses échafaudages. Par contre, ils touchaient à leurs fins au premier étage mais les échafaudages étaient encore en place. Les travaux allaient commencer au deuxième étage au gré du démontage des échafaudages du premier qui devaient resservir au deuxième.

Les entreprises en charge de ces travaux étaient :

  • Altieri (Marseille) pour la peinture
  • Erny (Mulhouse) pour les extincteurs automatiques
  • Macaire (Marseille) pour la charpente métallique
  • Fehrer Auran (Marseille) pour les téléphones
  • Otis (Marseille) pour les ascenseurs
  • Delestrane (Marseille) pour la ferronnerie
  • Joannez (Le Havre) pour le staff
  • Doré (Le Havre) pour le mobilier/Ebénisterie/Echafaudage
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LVII / L'ÉCHAFAUDAGE EN CAUSE :


La mise en place d'un faux-plafond nécessitait la construction d'un échafaudage sur toute la superficie commerciale du magasin. Pour éviter une interruption de la vente, cet échafaudage devait être monté à plus de deux mètres du sol pour permettre l'installation des rayonnages au dessous.

Au début des travaux, sous les ordres de l'architecte et conformément au plan de travaux, l'entreprise havraise "Doré" posa un échafaudage neuf sur toute la superficie du rez-de-chaussée ainsi que sur la moitié du premier étage, coté Canebière.

L'échafaudage était constitué d'un plancher en bois reposant sur de lourds madriers. Pour éviter que la poussière et les travaux gênent la clientèle et dégradent les articles en vente, le plancher était recouvert d'un papier goudronné plus connu sous le nom de papier "Transat". En effet, il était utilisé par la marine marchande pour empaqueter ses colis, protéger ses sols. La prestigieuse "Transat", principale utilisatrice de ce papier, lui avait donc donné son nom.. Il était composé de deux feuilles de papier, similaire au papier d'emballage, collées entre elles par une couche de goudron. Il était imperméable, et de plus, avait la réputation d'être ignifugé. Il semblait avoir toutes les garanties de sécurité car il était abondamment utilisé par les compagnies maritimes pour protéger les paquets et les colis. Pour tous ceux qui employaient ce papier sur les chantiers, cet usage était garant de sa qualité. (En 1942, à une déclaration faisant état des compagnies maritimes, le procureur du tribunal fera alors remarquer que son emploi à bord des navires de la "Transat" était avant tout pour lutter contre l'humidité et non pour lutter contre l'incendie. D'ailleurs, le premier adjectif pour qualifier ce papier, que citait les marins qu'il avait interrogé lorsqu'il s'était rendu sur le port, était son imperméabilité.)

En ce qui concerne le bois employé, il était neuf et choisi avec soin par le contremaître en charge du chantier. La maison "Doré" avait passé avec les "Nouvelles-Galeries" un contrat de "vente/récupération". Ce type de contrat, courant dans le bâtiment à cette époque, consistait à ce que les "Nouvelles-Galeries" achètent l'échafaudage en début de chantier par le biais de la maison "Doré" et en soit donc légalement propriétaire. A la fin des travaux, la maison "Doré" récupérait les bois encore utilisable et versait, si le besoin s'en faisait sentir, un dédommagement. Lors du procès de 1942, cette pratique plongea le tribunal dans une grande perplexité pour deux raisons :

  • Ignorance de ce type de pratique
  • Responsabilité civile et juridique de l'échafaudage, objet de propagation du feu.

Contrairement aux experts qui chiffrent à cent tonnes le poids de l'échafaudage monté, Mr Gustave Doré évalue quant à lui le poids de l'assemblage du premier à soixante et dix tonnes. (Cette évaluation découle d'une scène cocasse entre le procureur et l'entrepreneur digne des négociations dans les "souks", le procureur démarrant à cinquante tonnes et l'entrepreneur à cent tonnes).

Le 28 octobre, les travaux sont complètement terminés au rez-de-chaussée. Mr Laville, lors de sa visite de chantier du 25 octobre, avait demandé à l'entreprise "Doré" de presser le mouvement et, sans attendre la fin des travaux du premier étage coté Canebière comme prévu, de placer l'échafaudage démonté du rez-de-chaussée sur la deuxième moitié du premier (coté Thubaneau) et d'entamer la pose au deuxième étage. Cette soudaine accélération des travaux résultait de la pression que lui faisait subir la direction parisienne qui trouvait que les travaux s'éternisaient et qui voulait terminer avant les fêtes de fin d'année. Ce jour là, au premier étage, l'échafaudage est en fait composé de deux parties, avec une travée libre de l'ordre de dix mètres entre les deux.

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LVIII / NATURE EXACTE DES TRAVAUX SUR L'ÉCHAFAUDAGE :


Les ouvriers de l'entreprise "Joannez", en charge de la pose du faux-plafond et des objets de décoration, ainsi que ceux de la maison "Altieri et frères", en charge de la peinture, ou de la maison "Erny" qui déplaçait le système de bec Sprinklers, travaillaient donc sur cet échafaudage, au dessus des clients qui continuaient ainsi à faire leurs emplettes sans être dérangés par les travaux.

Le 28 octobre 1938, il ne reste plus que les ouvriers de Joannez et ceux d'Altieri en train de procéder aux finitions. Les deuxièmes se trouvent à l'opposé de l'endroit où le feu est supposé avoir démarré. Rapidement, les soupçons se sont donc portés sur les premiers. Pourtant, il ne semble pas que, ce jour là, les trois ouvriers de Joannez aient réellement employé des matériaux hautement inflammables.

Certes ils employaient du staff mais celui utilisé sur le chantier marseillais était fabriqué à l'extérieur par mesure de sécurité puis amené à l'intérieur du magasin. Ce staff, employé sur les navires de commerce, n'avait pas la réputation de s'enflammer facilement. En 1942, Mr Joannez en fera d'ailleurs la démonstration lors du procès en tentant d'allumer un morceau de staff avec une allumette puis un briquet, sans succès.

La maison "Joannez" a une longue tradition de travail bien fait.  C'est une entreprise basée au Havre. Au cours de ses nombreuses années d'existences, elle s'est spécialisée dans les travaux sur les navires de la marine marchande, sans pour autant dédaigner les travaux "terrestres". Elle a ainsi passé plusieurs contrats avec les "Nouvelles-Galeries". Elle posséde aussi  le marché de l'entretien intérieur des navires de la "Transat" au Havre. Elle a procédé, entre autre, aux travaux d'entretien du "Normandie". Elle y a consolidé les plafonds et utilisé le fameux staff. La "Transat" est une compagnie stricte. Elle distribue des cartes aux employés travaillant sur ses navires. Si un employé commet une faute, la "Transat" retire la carte et la renvoie à l'employeur avec le motif du renvoi. En vingt ans de service, jamais la maison "Joannez" n'a été prise défaut et aucune carte ne lui a été renvoyée.

De même, le jour de l'incendie, il n'y avait pas de filasse sur l'échafaudage où travaillait les ouvriers staffeurs et encore moins d'étoupe. D'ailleurs, il n'était pas prévu d'en utiliser dans la journée. En effet, pour des raisons de rapidité de travail, les ouvriers posaient d'abord les moulures, plafond, etc. puis faisaient toutes les jointures et les finitions d'un coup. A cet endroit du magasin, ils étaient en train de terminer de poser les moulures. Il est probable qu'ils ne seraient passés aux finitions qu'en fin d'après-midi ou, au pire, le lendemain matin.

De même, la maison "Altieri et frères" prend soin de se dédouaner elle aussi. Son directeur technique en personne explique que le travail de peinture qui leur était demandé n'impliquait pas l'emploi d'étoupe, de filasse ou de tout autre matériel hautement inflammable hormis la peinture dont ils avaient besoin. Tous les matins, les ouvriers amenaient dans le magasin les pots de peinture dont ils auraient besoin dans la journée. Le reste de la peinture était stocké aux entrepôts de la maison "Altieri frères".

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LIX / LA RÉUNION DE CHANTIER DU 25 OCTOBRE 1938 :


Le 25 octobre 1938, l'architecte Mr Laville procède à une réunion de chantier dans les locaux même des "Nouvelles-galeries". Pour cela, il est parti la veille au soir de Paris, en compagnie de Gustave Doré  et de Arthur Joannez. Les trois hommes retrouvent Mr Ribaud de la maison marseillaise "Altieri et frères". C'est la douzième visite de l'architecte depuis le début des travaux.

La réunion de chantier est simple. Les instructions de l'architecte sont sans appel. Il faut accélérer le chantier car la direction parisienne des "Nouvelles-Galeries" impose que les travaux soient impérativement terminés avant les fêtes de fin d'année.

Gustave Doré et Mr Ribaud sont très surpris en constatant que l'échafaudage est déjà monté au premier étage sur la partie coté rue Thubaneau. Cette partie du chantier ne devait être entamée qu'après la terminaison des finitions coté Canebière pour éviter de mettre trop de poids sur le plancher du premier. Aucun des deux n'a été averti de cette accélération du chantier mais si ils émettent des protestations, ce sera hors présence des témoins et ils ne le précisent pas non plus lors des auditions ou lors du procès.

Avant de se quitter, l'architecte Laville annonce aux autres entrepreneurs que la modernisation de la façade du magasin marseillais était désormais projetée par la direction parisienne, et cela avant le début des années quarante.

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Vendredi 28 octobre 1938
Les Lamaizière, une dynastie d'architecte Avant