Vendredi 28 octobre 1938 : Incendies des Nouvelles-Galeries

 

35ème Congrès du Parti Républicain Radical et Radical Socialiste

LXXXV

Ouverture du 35ème Congrès

 
LXXXVI

Agriculture, Industrie et Petit Commerce

 
LXXXVII

L'arrivée d'Édouard Daladier

 
LXXXVIII

La journée du 27 octobre 1938

 
LXXXIX

La journée du 28 octobre 1938

 
XC

Après-midi houleuse - Après-midi tragique

 
XCI

Les congressistes assommés

 
XCII

Pugilats et débats houleux

 
XCIII

Fin de Congrès

 

 

Remarques : Le compte-rendu du drame tel que vous le découvrez, est en fait la mise en écriture des témoignages des divers protagonistes survivants, des récits des témoins, des rapports officiels des Sapeurs-Pompiers de Marseille (et d'ailleurs) et des conclusions des experts (de l'époque ou des Marins-Pompiers quelques décennies plus tard). Ces différents témoignages en version "brute" sont disponibles, sur simple demande, aux Archives Municipales de la Ville de Marseille (cartons 32 H 13 à 32 H 20) et plus particulièrement le carton 32 H 16 contenant le compte rendu des audiences du premier procès devant le tribunal correctionnel.

 



Congres

Parc Chanot
Le Grand Palais accueille le congrès



L'un des moments forts de la politique française d'avant guerre est le congrès national annuel du Parti Républicain Radical et Radical Socialiste. Ce parti politique est "le" parti de l'entre deux guerres, dominant la politique du pays, donnant de nombreux ministres et chefs de gouvernement, quasiment sans discontinuer durant plus de vingt ans.

Toutes les années, à l'automne, les radicaux se rassemblent pour élire leur président, le bureau politique, et adopter les grands axes politiques pour l'année à venir. Durant quatre jours, tous les yeux du pays sont braqués sur la ville qui accueille le congrès. Et, en cette année 1938, c'est Marseille qui a été choisie, malgré sa municipalité socialiste.

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LXXXV / L'OUVERTURE DU XXXVème CONGRES :


Congres

La salle à l'ouverture du Congrès




Le 35ème Congrès s'ouvre le 26 octobre 1938. Il se déroule dans l'enceinte du Parc Chanot où toutes les structures ont été mises à disposition du parti, le Grand Palais recevant les assemblées générales; tandis que les locaux construits pour l'exposition coloniale, comme le Pavillon des architectes ou celui du Tourisme, accueillent les travaux des différentes commissions.

L'entrée du Parc Chanot a été décorée d'une grande banderole annonçant le congrès ("35ème Congrès Radical Socialiste"), surmontée d'une multitudes de drapeaux tricolores. La situation politique critique a ravivé le sentiment national, l'exacerbant à outrance. Il y a moins d'un mois que la guerre, inévitable de l'avis de certains, a été évitée grâce à la signature des "Accords de Munich". Les français ne l'ont pas oublié.

Trois mille délégués sont attendus par le commissaire général du Congrès, Jean Hunziker, pour un congrès charnière qui doit entériner les "Accords de Munich", constater l'échec du "Front Populaire", et réorienter la politique économique de la France.

Durant toute la journée du mardi, puis du mercredi, les congressistes sont peu à peu arrivés dans la cité phocéenne. Ils se sont installés dans la plupart des hôtels marseillais, les grands hôtels de la Canebière ("Grand hôtel", "Hôtel de Noailles", "Astoria") étant réservés aux cadres du parti ainsi qu'aux ministres radicaux.

L'ouverture officielle du congrès est prévue pour le jeudi 27, date à laquelle la plupart des membres du gouvernement, dont le Président du Conseil Edouard Daladier, doivent arriver. Toutefois, traditionnellement, les premiers travaux ont lieu la veille de l'ouverture. C'est aussi le cas à Marseille.

En effet, la journée du mercredi est réservée aux exposées et aux travaux concernant la situation de l'agriculture française, l'état du petit commerce, et l'analyse de la situation de l'artisanat et des petites et moyennes entreprises. En fait, cette journée analyse la situation dans laquelle se trouve la majorité de l'électorat du parti.

A 9 h 30', M.Portal, président du comité radical-socialiste de Marseille, procède à l'ouverture du congrès par le protocolaire discours d'accueil :

«  Le comité radical-socialiste de Marseille, et avec lui tous les Marseillais, vous souhaite la bienvenue. Ils aiment la liberté les habitants de cette vieille terre de France, qui fut il y a deux millénaires, la citadelle avancée de la civilisation gréco-latine dans les Gaules. Avec le légitime orgueil de leur rôle prépondérant dans l’élaboration de la communauté gallo-romaine (…) Ils aiment la liberté ces paysans de Provence, qui ont accédé dans notre pays, avant tous autres, à la libre propriété du sol dont le magnifique rendement est moins le fait des avantages de la nature que de leurs incessants efforts … Nos concitoyens ont fait au président Daladier un magnifique et émouvants accueil. Vous trouverez aisément dans les sentiments qui les ont animés, en même temps qu’un réflexe de gratitude envers l’homme, qui après avoir forgé le magnifique outil de la défense du pays, a su lui assurer la paix, leur légitime fierté de compter parmi les enfants de notre chère Provence celui qui a été dans les heures tragiques, l’interprète de la grande âme de la Patrie … Le pays fait confiance à ses chefs, il fait appel à nos hommes. »

A ce discours, Salomon Hirsch, le président de la commission du commerce, répond simplement :

«  Je salue la grande cité marseillaise, port magnifique, dont le trafic rayonne dans toutes les parties du monde et aide à la vie économique du pays … Vive Marseille ! ».

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LXXXVI / AGRICULTURE, INDUSTRIE ET PETIT COMMERCE :


A la suite de ces amabilités, le congrès entre dans le vif du sujet avec le problème de la politique agricole que doit suivre la France.  Le premier orateur est André Liautey, président de la commission sur l'agriculture. Il enfonce immédiatement le clou de la nouvelle politique radicale en matière agricole.

"Pour assurer à la production agricole française des débouchés suffisants, il est nécessaire de poursuivre une politique de développement de la consommation sur le marché intérieur et par conséquent, de rechercher, avec la qualité, l'accroissement du pouvoir d'achat des masses."

Il développe ensuite la nécessité de coordonner l'économie agricole française et coloniale pour qu'elles soient complémentaires et non concurrentes. Puis, il va brosser un tableau point par point sur chacun des domaines de l'agriculture et terminer par l'obtention des allocations familiales par les paysans.

L'après-midi est réservée à l'industrie et aux P.M.E.. Beaucoup attendent aussi la position du parti sur le petit commerce car la physionomie de la France a beaucoup changé durant les années trente. Par exemple, les grandes enseignes commerciales ont lancé une série de magasins à prix modiques qui concurrence le commerce de proximité. Les lois sociales du Front Populaire ont changé les habitudes, instauré les congés payés.  C'est aussi sans compter sur le climat xénophobe qui est en train de s'installer dans la métropole. Tout cela déboussole l'électorat petit commerçant du parti qui se doit de le rassurer. Pour cela, c'est donc M.Mauguière, député de la Haute-Savoie, qui va au charbon :

« La dégradation plus ou moins partielle du petit commerce de la France survient dans une civilisation où le progrès technique tend sans cesse à faire apparaître un excédent inutilisé de main d’œuvre ; toute politique qui se propose de stabiliser dans son gagne-pain une partie importante de la population est opportune. La défense du petit commerce est plus qu’ailleurs une nécessité … Une œuvre d’épuration et de moralisation s’impose. Le décret-loi du 17 juin 1938 tendant à assurer la protection du commerce français doit profiter aux commerçants français qui sont généralement travailleurs et honnêtes, en butte à la concurrence déloyale d’étrangers fraîchement installés sur notre territoire et dénués de scrupules … »

Mais tous ces débats, malgré la présence de quelques ténors du parti comme Camille Chautemps, arrivé le matin même par le train de nuit, manque de saveur. Tout le monde, des délégués aux journalistes, en passant par les curieux, attendent en fait l'arrivée du leader radical, le chef du gouvernement, Edouard Daladier.

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LXXXVII / L'ARRIVÉE D'ÉDOUARD DALADIER :


Daladier




Edouard Daladier
arrive à la gare Saint-Charles par le rapide de 8 h 07'. Il y est accueilli par une importante délégation de son parti, menée par Camille Chautemps et Fernand Gentin, le Ministre du Commerce , ainsi que par de très nombreuses personnalités marseillaises dont Henri Tasso, le sénateur maire de Marseille, le Préfet de la république Graux, Vincent Delpuech, sénateur, directeur du "Petit Provençal", Gaillard-Bourrageas, directeur du "Petit Marseillais" et Georges Ribot, l'ancien maire de Marseille. Simon Sabiani brille, quant à lui, par son absence.

Il y a surtout une foule énorme qui accueille chaleureusement le Président du Conseil aux cris de "Vive Daladier !". Un accueil spontané qui réchauffe le cœur du "taureau du Vaucluse".

Après les discours officiels de bienvenue, Edouard Daladier gagne l'extérieur de la gare par la salle d'attente des premières classes que l'on a orné de grandes plantes vertes et décoré d'une lourde tenture rouge frangée d'or avant de gagner "l'hôtel de Noailles" pour faire un brin de toilette avant de gagner l'enceinte du Parc Chanot.



Daladier

 


Très rapidement, la Canebière, aux alentours de l'hôtel, face aux "Nouvelles-Galeries", devient le centre de ralliement de tous les marseillais. Les curieux s'y rassemblent en masse. La circulation est longuement ralentie. Tramways, automobiles, autocars, sont obligés de faire de nombreux et longs arrêts, avant de difficilement se frayer un passage au milieu d'une foule compacte.

Alors qu'il se repose dans sa chambre, Edouard Daladier reçoit le témoignage d'affection d'un enfant de sept ans qui, se jouant du service d'ordre, arrive au bureau d'accueil de l'hôtel, un petit bouquet à la main, et demande à voir le Président du Conseil qui, bien entendu le recevra. Pour calmer la foule venue pour l'acclamer, et très impatiente de le voir, Édouard Daladier est dans l'obligation de paraître au balcon.

Enfin, vers 10 h 45', Edouard Daladier quitte l'hôtel de Noailles en compagnie de Camille Chautemps pour le Parc Chanot.

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LXXXVIII / LA JOURNÉE DU JEUDI 27 OCTOBRE :


congres

Le Palais des Congrès le 27 octobre 1938



Durant ce temps, le congrès a repris ses travaux, avec  une séance de pure forme et une allocution de même inspiration de Léon Courson, député d'Indre et Loire. En fait, C'est la portion administrative du congrès qui siège pour organiser les travaux du Congrès.

A l'extérieur, les délégués flânent. On attend l'arrivée du Président du Conseil qui doit participer à une conférence. Soudain, quatre motocyclistes font irruption dans l'allée centrale du parc, précédant la voiture de police où se trouve le Commissaire Cals. La puissante conduite intérieure du Président du Conseil les suit de près.

En descendant de voiture, Edouard Daladier est ovationné aux cris de "Vive Daladier ! Vive la paix !". Hommes et femmes tentent de le toucher avec une dévotion un peu puérile. Très ému, le Président du Conseil remercie, son éternelle cigarette à la bouche, toujours voûté, dans cette attitude si familière au public avant de gagner la salle des Architectes où se tient la conférence des Présidents et Secrétaires Généraux des fédérations départementales.




Daladier

Edouard Daladier vu par Jean Eiffel


 

A sa sortie de réunion, la foule l'attend dans un même élan. Les journalistes anglais, commentent ; "C'est l'homme du moment mais, s'en doute t'il ?" Les journalistes français pensent de même, surtout ceux du "Petit Marseillais". Le journal populiste de droite que détient Paul Gaillard-Bourrageas se sent désormais proche de la politique vers laquelle se dirige le Parti Radical, cette politique que le journal qualifie d'antibolchevique.

Malgré les sévères mesures de filtrages, l'immense salle du Grand Palais est comble bien avant l'arrivée de Edouard Daladier. Environ cinq mille personnes (dix mille d'après le "Petit Marseillais") saluent son entrée d'une ovation interminable.

Sous la grande banderole tricolore, on a dressé sur une estrade la tribune d'honneur. On y aperçoit Edouard Herriot, le député maire de Lyon, Metayer, le député maire de Rouen, les ministres et anciens ministres Camille Chautemps, César Campinchi, Ripault et Archimbaud, Dominique Mazé, le secrétaire général du Parti. Les hauts-parleurs diffusent "la Marseillaise". Tandis que le Président du Conseil monte à la tribune, les clameurs sont plus grandes, assourdissantes.

Mr Lieutier, président de la Fédération Radical-Socialiste des Bouches-du-Rhône  ouvre la séance par une allocution chaleureuse. Il salue le Président du Conseil et "exprime parfaitement les sentiments d'amitié qui font escorte au chef du gouvernement, sauveur de la paix, gardien des principes permanents de la dignité et du prestige français." Lorsque Édouard Daladier s'approche du micro, le congrès se lève d'un seul mouvement pour l'acclamer, l'ovationner aux cris de "Vive Daladier ! Vive la paix !"

Edouard Daladier va devoir attendre de longues minutes avant que la salle ne se calme. Il peut alors prendre la parole, commençant tout d'abord par rappeler la grandeur de la France :

"Je tiens à affirmer que la France est un empire. Au delà de ses frontières continentales, toute une vaste zone de sécurité lui est aussi précieuse que la métropole elle-même. En elle réside pour une large part l'avenir de la France. Nous la considérons comme intangible."



Edouard Daladier

Edouard Daladier à la tribune lors de son discours
(Paris-Soir)


Puis, il évoque directement ces fameux  "Accords de Munich" :

"Nous ne nous sommes pas inclinés sous la contrainte. Si je m'étais trouvé en présence d'un ultimatum, si je n'avais pas su faire entendre ma voix et discuter sur un pied d'égalité, je serais revenu à Paris. J'aurais alors fait appel à la résistance de la nation. L'accord de Munich est un acte de raison !"

Avant de rappeler la volonté de la France :

"Nous n’admettrons pas que des forces étrangères interviennent dans notre vie nationale et prétendent nous indiquer à nous Français quel est l’intérêt ou le devoir de la France. Nous ne permettrons pas davantage que des Français se fassent chez nous l’écho de cette propagande … L’Allemagne hitlérienne, l’Italie fasciste, la Russie communiste interdisent sur leur sol la propagande démocratique. C'est leur droit d'état souverain. La république Française veillera, désormais, à rendre impossible toute entreprise qui ne surgirait pas des profondeurs de la patrie."


Il rappelle que la France est le pays des droits de l'homme par une phrase lapidaire :

"La France est et demeurera le pays des droits de l’Homme"

Il s'agit ensuite d'enterrer le "Front Populaire" et annoncer le virage à 180 degrés de la politique économique française. Edouard Daladier enfonce donc le clou :

"J'ai étudié la situation. J'ai constaté que la crise qui ravageait le pays avait pour fondement l'affaiblissement de notre production. En Allemagne, de 1929 à 1937, la production a augmentée de 17 %, en Angleterre, de 24 %, dans les Pays Scandinaves, de 30 à 50 %. En France, la production nationale, dans la même période, a diminué de 25 %. Je n'ai fait que mon devoir de français en disant que cette situation ne pouvait durer."

Avant de porter l'estocade :

"Savez vous quel serai le montant des dépenses du budget ordinaire en 1939 ? 64 milliards. Celui du budget extraordinaire : 30 milliards. Ajoutez à ce chiffre les dépenses de la caisse autonome d'amortissement et vous obtenez un total de 102 milliards de charges financières. 102 milliards en 1939. En face de ces charges, sur quelles recettes pouvons nous compter ? Sur 66 milliards environ. Au total, le montant des charges de la trésorerie pour 1939 s'élèveraient donc au chiffre de 53 milliards si nous demeurions inactifs. 102 milliards de dépenses ! Et cela pour un revenu national de 220 milliards."

Il n'existe pas de miracle économique pour la France :

"Il ne peut y avoir de miracles en ce qui concerne le redressement de la France. Nous avons besoin de travailleurs obstinés qui accomplissent leurs taches et celles du lendemain."

Ce qui permet au "Petit Marseillais", par la plume de son rédacteur en chef Léon Bancal, de vanter enfin les mérites du chef de gouvernement : "Comme nous le souhaitions, Edouard Daladier a dépouillé le parlementaire et a retrouvé le paysan. Avec une admirable franchise, avec un sens complet des réalités, il a fait, si l'on peut dire, les comptes de la France comme un fermier menacé par l'huissier fait ses comptes sur la table rugueuse".

A la suite de ce triomphe, les "Accords de Munich" sont longuement expliqués aux congressistes. Ils sont présentés comme un compromis pour préserver la paix. L'histoire en jugera autrement mais, en cet fin octobre, le Parti Radical surfe sur la vague de sympathie que ces accords ont apportés à leurs signataires. Les français approuvent massivement cet accord et ne pense qu'à la paix. Ils n'ont pas du tout conscience du trouble que ces mêmes accords provoque chez leurs élites.

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LXXXIX / LA JOURNÉE DU VENDREDI 28 OCTOBRE :


Dans la nuit du 27 au 28, Marseille bruisse des tractations en coulisse auxquelles se livrent les caciques du parti. L'aile gauche et l'aile droite s'affrontent dans un combat où le fleuret n'est pas si moucheté que cela 

Lorsque dans la matinée du 28, Albert Chichery, député de l’Indre et président du groupe parlementaire, ouvre cette deuxième journée, l'ambiance n'est pas des plus joyeuses. Le mistral qui s'insinue par les multiples orifices du Grand Palais, frigorifiant les congressistes, rend l'atmosphère encore plus glaciale.

Ce matin là, l'agitation est grande parmi les congressistes présents au Parc Chanot. Tous débattent des événements de la nuit passée. Dans le microcosme radical, il n'est pas de mystère des séances privées qui ne transpire. Après le retentissant discours de la veille prononcé par Edouard Daladier, il était facile de discerner sur la tribune même, des réactions dépourvues de toute complaisance. Les dissensions se faisaient sentir au cœur même de la direction du parti. Cela permettait aux observateurs avertis d'annoncer que de ce discours, il ne resterait plus grand chose le soir même. Et tous pensaient aux risques qu'allaient courir le Président du Conseil, appelé à s'expliquer devant ses pairs, en commission restreinte ce vendredi matin.

Pendant ce temps, Edouard Daladier arrive au Parc Chanot. Il reçoit le même accueil que la veille, toujours aussi enthousiaste. Il se rend au pavillon du Tourisme pour prendre part aux travaux de la commission de politique générale La réunion, loin d'être agitée, manqua virer au pugilat.

Edouard Daladier était attendu par de nombreuses critiques et objections qui se manifestèrent "avec une certaine vivacité" comme l'expliquèrent certains témoins. Doux euphémisme pour dire combien la séance fut houleuse, tellement houleuse que l'un des mammouths du parti, un dinosaure de la politique, Edouard Herriot pour ne point le nommer, quitta la réunion en lâchant un cinglant : "Je n'ai rien à faire ici !" .

Pour faire passer ses idées et faire taire une opposition, certainement la plus vive rencontrée par un président du Parti  Radical depuis de nombreuses années, Edouard Daladier fut dans l'obligation de menacer de démissionner et envisagea purement et simplement une dissolution. La rupture avec le Front Populaire n'était décidément pas au goût de tout le monde.

Durant cette commission houleuse, les débats reprennent au Grand Palais. Il y a, tout d'abord,  la présentation par Georges Metayer, député de la Seine-Inférieure, d'un rapport sur l'activité du groupe parlementaire. Il n'y a pas grand monde, ce qui n'est pas étonnant vu l'austérité du sujet. C'est ensuite le tour de Georges Potut, député de la Nièvre, de monter à la tribune. Il vient parler des problèmes financiers de la France. Il a plus de succès que son prédécesseur et réussit même à se faire applaudir.

Paul Marchandeau, Ministre des Finances, expose la situation de la France devant une assemblée accrue. Il rappelle la situation financière catastrophique trouvée à son arrivée. Il appelle avant tout à un redressement moral : "Il faut substituer l'esprit du travail à l'esprit du jeu. C'est l'argent et ce sont les bras qui doivent en même temps se mettre au travail pour arrêter la France sur la pente qui la conduisait à la ruine."

Le Ministre des Finances rappelle les chiffres déjà cités par Edouard Daladier la veille qui démontre la difficulté d'établir un budget. Paul Marchandeau affirme la sincérité de l'effort d'assainissement budgétaire déjà entrepris. Les recettes ont été déterminées en faisant appel à des éléments incontestables. "Nous nous sommes interdits d'introduire dans le budget des dépenses nouvelles incompatibles avec la situation financière." Il avance qu'il faudra "des années d'effort courageux et non pas des années de démagogies".  Le succès fait par le Congrès au ministre est unanime et prolongé.

C'est alors que l'ordre du jour, adopté par la commission de politique générale quelques instants auparavant, est lu aux congressistes. Après de longues heures de tractations, le Parti Radical rompt définitivement avec le Parti Communiste qui est accusé de tous les maux. Le Front Populaire est enfin définitivement enterré. L'aile droite du parti, populiste et libérale, triomphe.

"Le parti communiste, par l'agitation qu'il entretient à travers le pays, par les difficultés créées aux gouvernements qui se sont succédés depuis 1936, par son opposition agressive et injurieuse de ces derniers mois, a rompu la solidarité qui l'unissait aux autres partis de rassemblement populaire."

Les réactions de la salle sont interrompus par la levée de séance. La passe d'armes aura donc lieu l'après-midi.

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XC / APRÈS-MIDI HOULEUSE - APRÈS-MIDI TRAGIQUE :


Georges Bonnet

Georges Bonnet



La séance de l'après-midi débute dans une atmosphère de nervosité qui provoque un chahut prolongé avant même que Yvon Delbos, ancien ministre des Affaires étrangères, ouvre le débat consacré à la politique extérieure. Sur la tribune d'honneur, tous les caciques du parti sont présents : Edouard Daladier, Édouard Herriot, Albert Sarraut, Georges Bonnet et Camille Chautemps, entre autres.

Dans la salle, c'est la foule des grands jours. Les trois mille chaises sont occupées, les abords latéraux sont pleins, les balcons sont abondamment garnis. Du fond de la salle partent des cris hostiles à Georges Bonnet, le Ministre des Affaires Étrangères, qui vient de gagner  la tribune. La salle réagit violemment. Les délégués se lèvent et, tournés vers le coin hostile, hurlent des "Vive Bonnet !" tonitruants que tentent de couvrir des lazzis encore plus bruyants. Il faut que les personnalités de la tribune s'en mêlent pour que les "Vive Bonnet !" deviennent peu à peu unanime. Cet incident, probablement organisé, démontre combien les "Accords de Munich" et la politique étrangère de la France sont sujets de discordes au sein même du parti.

Dans le tumulte, Yvon Delbos parvient à ouvrir enfin la séance tandis que Édouard Herriot, impassible, allume une cigarette, goguenard. La parole revient alors  à Aimé Berthod, ancien ministre, sénateur du Jura, rapporteur de la politique étrangère. Il entreprend la lecture d'un long rapport qui est en fait un exposé complet des événements du mois dernier ayant amené Munich.



Yvon Delbos

Yvon Delbos



C'est durant ce discours que Edouard Daladier est prévenu du drame qui se joue sur la Canebière. Visiblement affecté, il quitte le congrès pour se rendre sur les lieux. Yvon Delbos interrompt alors son exposé pour en faire part à l'assemblée. En terme ému, il associe le congrès tout entier au deuil qui frappe Marseille et à la douleur des familles affligées.

"Mesdames et messieurs, un grave incendie vient de se déclarer dans un quartier de la ville. Nous nous associons tous au deuil qui frappe la cité qui nous a réservé un si cordial accueil."

L'assistance écoute avec effroi les premiers renseignements et applaudit l'initiative de Yvon Delbos qui propose d'ouvrir une souscription.

En conclusion du rapport sur la politique extérieure, le congrès adopte l'ordre du jour et entérine les "Accords de Munich". Cependant, des personnes qui viennent du centre, apportent dans la salle des nouvelles de plus en plus alarmante.

Yvon Delbos déclare alors : "Mesdames, citoyens, Édouard Daladier, qui comme vous le savez s'est rendu sur les lieux de la catastrophe,  nous fait exprimer son désir, qu'en présence de l'étendue de l'incendie, le congrès suspende ses travaux en signe de deuil. C'est l'expression unanime de nos sentiments."

La séance est alors levée et les travaux renvoyés au lendemain.

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XCI / LES CONGRESSISTES ASSOMMES :



Congres



Les débats reprennent malgré la tristesse qui a gagné la majorité des congressistes, choqués par les événements de la veille. Dans les allées du Parc Chanot, on ne parle que des scènes horribles vues sur la canebière, de l'incurie de la municipalité socialiste de Marseille, du manque total de professionnalisme des pompiers locaux. La congrès est en état de choc.

Toutefois, il faut continuer les débats qui sont repris là où ils avaient été arrêtés la veille, c'est à dire au discours de Georges Bonnet, Ministre des Affaires Étrangères. C'est l'exposé le plus complet, le plus franc, le plus objectif de l'action gouvernementale sur le plan extérieur. Il est, dans sa dignité, éloigné de l'accent d'un plaidoyer. Il bénéficie de l'étrange ambiance qui s'est emparée des lieux en ce samedi matin et  les plus grands passages du discours en seront soulignés par des applaudissements prolongés.

Après le discours, Albert Chichery, député de l’Indre, annonce la suppression de toutes les manifestations du congrès comme les banquets et les réceptions en signe de deuil. Un souscription est aussi ouverte pour soulager les familles des victimes. Le Parti propose aussi que la somme versée par chaque délégué pour le banquet final (38 francs par personne), soit reversée aux familles des victimes.


Edouard Daladier, visiblement affligé par le spectacle dont il fut le témoin horrifié, prend alors la parole : "J'exprime ici les sentiments unanimes du gouvernement attristé par le deuil de tant de familles de la noble cité phocéenne. Je m'incline devant les victimes de l'effroyable catastrophe. Le gouvernement a mis à disposition des familles frappées, des secours d'extrême urgence qu'il complétera."

Sur cette déclaration, la séance matinale est levée.

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XCII / PUGILATS ET DÉBATS HOULEUX :



Edouard Herriot


La reprise des travaux est effectuée à 15 h 00' dans la même ambiance morose que le matin. Les différents rapporteurs lisent alors les résultats de leurs travaux sur des sujets aussi variés que les anciens combattants, la politique coloniale, l'organisation des loisirs, la préparation militaire et la gestion de l'Afrique du Nord.

Les débats retrouvent leur ampleur et la pression des grands jours lorsque Gaston Thiebaud, député-maire de Verdun, rapporteur de la politique générale, monte à son tour à la tribune. S'écartant plus que nécessaire de son texte, il prend vivement à partie les communistes qu'il accuse de la rupture du Front Populaire avant de les vouer aux gémonies. Du centre du parterre fusent de nombreuses protestations qui sont alors couvertes par les cris majoritaires de l'assemblée. Cette dissidence devient visible lorsque le congrès se lève pour acclamer Edouard Daladier qui vient d'arriver. Une partie de l'auditoire ne bronche pas de son siège, marquant ainsi son opposition. Les cris : "Dehors !", "A Moscou !", obligent Edouard Daladier à intervenir avec cette brève déclaration : "Je ne veux pas connaître l'origine de cet incident. C'est la fierté de notre parti d'admettre la libre critique. Nous sommes ici, et moi en particulier, pour y répondre. Je demande aux hommes et aux femmes qui m'écoutent, de ne pas tomber dans des piéges grossiers et ridicules."


Arrive alors Albert Bayet, chantre de l'aile gauche du parti qui prend la parole en déclarant : "Beaucoup se réjouissent de la rupture avec le Front Populaire. Moi je la déplore profondément !" C'est le chahut total mais l'orateur enfonce immédiatement le clou : "Comme je déplore la campagne d'insulte contre le président Daladier. Cela dit, je me permet de vous rappeler qu'il n'y a pas si longtemps, vous mêmes, vous acclamiez l'union des gauches comme ayant été, dans toute notre histoire républicaine, le rempart de la liberté contre les assauts de la réaction." Le président de séance a toutes les peines du monde pour ramener un semblant de calme. C'est au milieu des sifflets, des invectives, des quolibets et des interruptions que l'orateur parvient à se maintenir à la tribune.

Albert Bayet prend alors l'option de provoquer délibérément les autres délégués : "Je vous dis qu'avant de nous séparer des partis d'extrême gauche, nous devons nous demander ce qu'il est advenu du Parti Radical chaque fois qu'il en a tenté l'expérience… Ce pacifisme de la défaite, ce pacifisme de la lâcheté, je n'en veux pas, je le flétris."

Mais il pose la question cruciale : "Vous allez avouer publiquement que vous vous êtes trompés ? " Le chahut atteint son comble et le reste passe totalement inaperçu, couvert par les cris. Pour éviter de prendre la parole sur ce sujet brûlant, comme le voudrait la majorité des congressistes, Edouard Daladier quitte la tribune pendant le discours. C'est Albert Chichery qui se charge de prononcer le mot de la fin pour ce bouillant orateur : "Je vous remercie d'avoir laissé parler jusqu'au bout Mr Bayet, qui est le seul orateur de l'opposition !"



L'Humanité


Cette simple boutade indique bien l'orientation nouvelle d'un parti qui fut la cheville ouvrière du Front Populaire. Le "gauchisme" n'est plus à l'ordre du jour. A Marseille, l'aile droite du parti est triomphante et a réussi à museler l'aile gauche.

Un militant, Mr Ecker, succède à Albert Bayet à la tribune, puis, de nouveau Edouard Daladier reprend le micro pour son discours final :

"Certes, je suis accablé par les éloges que j'accepte avec la méfiance du fantassin. Il s'agit de savoir si le Parti radical est disposé à faire une politique en dehors de tout soucis de dosages politiques et sans penser quel sera l'avenir du parti, lui-même. Ce n'est pas le langage habituel des congrès. Mais le temps où il importait avant tout de se préoccuper des crises ministérielles est passé. Vous m'entendez bien, il est passé et ne reviendra plus."



Paris Soir


Et, en une phrase, il enterre le Front Populaire, annonçant les décrets-lois que prendra très bientôt Paul Reynaud, qui sera nommé Ministre des Finances dès le 1er Novembre 1938.

"Dès lundi, je ferais connaître les mesures nécessaires. Elles exigeront, dans un esprit démocratique, des sacrifices communs."

Lorsqu'il se tait, les congressistes lui font une "standing-ovation" de plusieurs minutes, l'acclamant à tout rompre.

Le congrès est sur sa fin. Albert Chichery procède au vote à main levée de la motion finale qui est adoptée à une écrasante majorité (D'après Bourrageas et son "Petit Marseillais", 1800 voix pour contre 20 contre). Il en est de même pour la déclaration finale.

Dans cette déclaration, le Parti Radical constate la rupture du Front Populaire, rupture dont la responsabilité est rejetée sur le Parti Communiste, annonce un changement de politique économique et approuve la politique étrangère du gouvernement, dont les fameux "Accords de Munich".

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XCIII / FIN DE CONGRES :


Le Parti radical procède alors à l'élection de son bureau. Edouard Daladier est réélu à présidence à l'unanimité, secondé par quatre vices-présidents, Martinaud-Deplat (437 voix), Guernut (430 voix), Couquet (363 voix) et Barthe (330 voix). Il y a aussi cinq secrétaires, Grimal  (438 voix), Parsy (428 voix), Tabanon (417 voix), Laffargue (378 voix) et Huss (268 voix). Tous les candidats issus du Front Populaire sont battus. C’est l’ancrage à droite le plus évident du parti ;

Vers 18 h 00', Albert Chichery, le député de l’Indre, prononce enfin la fin du Congrès et annonce le prochain en 1939 à Paris.

Le soir même, la plupart des congressistes ont quitté la cité phocéenne endeuillée. Fernand Gentin, le Ministre du Commerce en compagnie de César Campinchi, le Ministre de la Marine Militaire, quittent Marseille pour Paris par le rapide de 20 h 15'. Edouard Daladier, le Président du Conseil, les suit  par le rapide de 21 h 22'. Georges Bonnet, le Ministre des Affaires Étrangère, gagne Bordeaux pour rejoindre sa circonscription de Dordogne par le rapide de 21 h 40'.

Quant à Albert Sarraut, retenu à Marseille par des réunions visant à la réorganisation des services de secours de la cité phocéenne, il ne quitte la ville pour la capitale que par le rapide de 0 h 07'.

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Vendredi 28 octobre 1938
Hypothèses sur les causes du drame Avant