Vendredi 28 octobre 1938 : Incendies des Nouvelles-Galeries

 

Réflexions et questions 3 :
sur le drame proprement dit

CV

La pause de midi

 
CVI

Le premier appel

 
CVII

Le rôle des ascenseurs durant le drame

 
CVIII

Les défenestrés

 
CIX

La mort des soixante quinze victimes

 
CX

Évacuation des hôtels de la Canebière

 
CXI

Les dossiers confidentiels des Ministres

 
CXII

Le service d'ordre

 

 

Remarques : Le compte-rendu du drame tel que vous le découvrez, est en fait la mise en écriture des témoignages des divers protagonistes survivants, des récits des témoins, des rapports officiels des Sapeurs-Pompiers de Marseille (et d'ailleurs) et des conclusions des experts (de l'époque ou des Marins-Pompiers quelques décennies plus tard). Ces différents témoignages en version "brute" sont disponibles, sur simple demande, aux Archives Municipales de la Ville de Marseille (cartons 32 H 13 à 32 H 20) et plus particulièrement le carton 32 H 16 contenant le compte rendu des audiences du premier procès devant le tribunal correctionnel.

 


Le drame des « Nouvelles-Galeries » se caractérise surtout par une somme d’erreurs et d’insuffisances aussi bien dans les moyens de préventions à l’incendie se trouvant au sein du magasin que dans l'intervention proprement dite des sapeurs-pompiers. Mais plusieurs questions sont soulevées par les rapports et les articles de presse de l'époque. Nous allons essayer de répondre à plusieurs d'entre elles.

 

CV / La pause de midi :


La direction de la succursale marseillaise avait donné instruction aux inspecteurs de surveillance qui restaient seul durant la pause de midi à quatorze heure d'effectuer des rondes régulière dans le magasin. Dans son optique, outre la lutte contre le vol, ces rondes étaient aussi censées servir à repérer les incidents potentiels, incidents dont faisaient partie les départs de feu.

Lors du procès de 1942, le directeur Mr Foucher découvrit qu'il s'était trompé Pressé de question, Mr Bouet, l'inspecteur de service ce jour là, finit par avouer qu'il n'en n'était rien. Pour tenter de se dédouaner, il précisa que son attitude ne le concernait pas seulement, mais touchait aussi tous les inspecteurs en poste entre midi et deux.

En réalité, comme chaque chef de rayon devait vérifier que personne ne demeurait dans son rayon quand il partait, puis remettre un formulaire dûment signé au surveillant des entrées lors de son départ, formulaire où il signalait aussi ce qui clochait dans le rayon, l'inspecteur de surveillance se contentait de collationner ces papiers et évitait ainsi de faire la première ronde. Ensuite, "dans le silence du magasin, le moindre bruit suspect pouvait se faire entendre du rez-de-chaussée". Les inspecteurs restaient donc au rez-de-chaussée, se contentant de monter dans les étages si un bruit suspect parvenait à leurs oreilles. Ce ne fut pas le cas ce 28 octobre. Bouet est en fait resté deux heures au rez-de-chaussée sans broncher. Si le feu s'est en réalité déclaré durant ce laps de temps, il n'a pas pu s'en apercevoir. Il s'est en fait contenté d'aller "deux ou trois fois" au pied du grand escalier pour écouter !

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CVI / Le premier appel :


Tous ceux qui se sont intéressés à ce drame se sont toujours demandé pourquoi le premier appel reçu par les sapeurs-pompiers a été émis de l’agence Air France et non des "Nouvelles Galeries" proprement dites ?

  • Feu signalé à 14 h 25'
  • Premier appel extérieur à 14 h 37'
  • Appel intérieur à 14 h 38'

Le premier appel signalant le sinistre a été fait lorsque le feu était visible de l'extérieur. Or, à ce moment là, le feu avait pris une telle ampleur qu’il était très difficile à combattre.

Par les témoignages faits devant la commission d’enquête, nous savons désormais que la secrétaire de Mr Foucher et la téléphoniste du magasin ont bel et bien tenté de joindre les sapeurs-pompiers par téléphone quelques minutes après la découverte du sinistre. Nous savons aussi que ces tentatives, effectuées d’au moins deux postes différents, se sont malheureusement révélées infructueuses.

Il est probable que ces lignes téléphoniques qui partaient du deuxième étage vers le rez-de-chaussée étaient, soit déjà coupées, soit  gravement endommagées par l’incendie. L’enquête ne put déterminer la raison exacte, juste avancer des hypothèses.

Aucun autre employé ne songea à prévenir l’extérieur de ce qui se passait à l’intérieur. L’ignorance des consignes à tenir en cas d’incendie ne les poussa pas à se saisir du téléphone.

Enfin, le ligne directe reliant le magasin à la caserne se trouvait au rez-de-chaussée, dans le bureau des inspecteurs. Or, au moment de la découverte de l’incendie, celui-ci se trouvait vide. Pour mémoire, un inspecteur se trouvait dans les rayons, deux autres au sous-sols, et un en roulement. Le plus proche du téléphone était l’inspecteur Carle, en faction dans sa guérite à l’extérieur du magasin, en train de pointer la liste de présence. Il ne découvrit l’incendie qu’en pénétrant dans le bureau, alors que le sous-directeur Lassaille était déjà en train de téléphoner.

Il est regrettable de constater qu’aucun autre employé ne songea à utiliser ce téléphone jusqu’à l’arrivée d’une autorité compétente, en l’occurrence le sous-directeur. Encore une carence dans les consignes incendie.

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CVII / Les ascenseurs durant la catastrophe :


Contrairement à une rumeur tenace, il n'y a pas eu de morts dans les ascenseurs, pas de victimes coincées dans les cabines qui se seraient transformées en prisons mortelles.

Une tournée d'inspection dans les sous-sols a été effectué par les secouristes le 1er novembre 1938, après que l'on ait pompé les quatre mètres d'eau s'y trouvant. Aucun cadavre ne fut découvert dans les cabines d'ascenseurs, confirmant ainsi l'hypothèse que celle-ci ont été bloquées dès le début de l'incendie au rez-de-chaussée. La seule chose que les secouristes trouveront sur le plancher de l'une des cabines est un outil, oublié dans sa fuite par un des ouvriers.

Donc, pas de victimes qui hurlent, prisonnières des cages d'ascenseurs, alors que l'incendie faisait rage autour d'elles. Cette absence de cadavre est aussi souligné dans le "Rapport des Experts".

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CVIII / Les défénestrés :


D'après tous les témoignages, plusieurs dizaines de personnes se sont jetées dans le vide et sont mortes en s'écrasant sur le pavé de la rue. Tout le monde décrit ces scènes de paniques, ces nombreux morts qui jonchent la chaussée. Toutefois, qu'en est-il exactement ?

Il est vrai qu'à froid, il est facile de disserter. Le fait que de nombreuses personnes se soient jetées dans le vide est incontestable comme le témoigne les attitudes de Mr Tiennot, de Mr Agnone, de Mme Moulin, de Mlle Courbet, ou de Mlle Jourdan par exemple. Toutes ces personnes se sont jeté dans le vide … Mais toutes ont survécu à l'enfer.

Les journaux du lendemain, mis sous presse pour la plupart dans la nuit du 28 au 29, après que les cadavres se trouvant sur la chaussée aient été évacué, parlent de quatre à huit morts et de plusieurs dizaine de disparus. A priori, si des dizaines de cadavres avaient été ramassés sur la chaussée comme le prétend la rumeur, le nombre des victimes avancé par les journaux aurait été nettement plus important.

Le nombre des morts par défenestration semble donc moins important que ce que l'a cru la population marseillaise qui garde gravée en sa mémoire ce geste spectaculaire de désespoir. Une évaluation de quatre à cinq morts maximum semble beaucoup plus plausible que les trente à quarante avancés par certains journaux parisiens à grands tirages.

L'existence de ces défénestrations est donc attestée mais avec des conséquences peut être plus heureuse pour la grande majorité des victimes que ce que la mémoire collective semble avoir retenue.

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CIX / La mort des soixante-quinze victimes :


Comme nous l'avons vu précédemment, quatre ou cinq personnes sont décédés consécutivement à une défenestration et aucune dans les cages d'ascenseurs. Le premier étage a été le témoin de la mort de quatre personnes, tuées en combattant le sinistre, dont le contremaître Crepin, soupçonné d'avoir involontairement déclenché l'incendie.

La grande majorité des victimes sont mortes au troisième étage. Trois raisons principales à cela :

  1. - La présence à cet étage des étals habituellement à l'extérieur qui entraîna un accroissement de la clientèle à cet endroit là
  2. - La réunion dans une petite salle autour d'un chef de rayon de nombreux employés. Celui-ci, voyant la fumée s'immiscer sous la porte, demanda aux personnes présentes de ne point bouger et d'attendre l'alarme pour procéder à l'évacuation. La seule personne survivante de ce groupe est celle qui a désobéi.
  3. - La présence du plafond vitré au dessus de la trémie centrale entre le troisième et le quatrième étage qui empêcha la fumée de s'évacuer, la dirigeant au contraire vers les différentes étages et le troisième étage en particuliers.

Il est désormais admis que la plupart des victimes a d'abord été asphyxié par la fumée que dégageait le sinistre avant d'être brûlée. Plusieurs témoins confirment cela en déclarant qu'ils ont d'abord été victime d'étouffement par manque d'oxygéne et fortement irrité par la fumée que tous décrivent comme étant âcre.

Enfin, il ne faut pas oublier les victimes mortes dans les hôpitaux des suites de leurs blessures, en l'occurrence quatre personnes (Marcelle Courbery, Louis Friches, Georges Laurence, Marinette Mignari)

Toujours est-il que, deux jours après l'incendie, pas moins de soixante deux cadavres se trouvaient prisonniers des décombres.

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CX / Évacuation des hôtels de la Canebière :


Dès les premières minutes de l'incendie, la question de l'évacuation des deux hôtels situés en face des "Nouvelles-Galeries" se posa. Pour l'hôtel de Noailles, la décision fut prise par les policiers en faction à l'intérieur, vers 14 h 50'. Pour le "Grand hôtel", ce fut la direction de celui-ci à peu près au même moment. Dans les deux cas, le personnel fit preuve d'un sang froid remarquable et mit tout en œuvre pour faciliter une évacuation qui devint très dangereuse avec l'effondrement de la façade du magasin en feu. Le meilleur exemple de ce qui ce passa en ces moments dramatiques est le récit paru dans le "Petit-Provençal" daté du 4 novembre 1938 : 

"Dès le début du sinistre, le personnel du "Grand Hôtel" fit preuve du plus grand sang froid et se mit immédiatement à la disposition des clients affolés pour descendre leurs bagages le plus rapidement possible. Alors que l'atmosphère devenait irrespirable et que toutes les chambres situées sur la Canebière étaient la proie des flammes, tous firent preuve de la plus grande énergie et aux risques majeurs, malgré l'absence d'électricité et la présence du feu, ils sauvèrent bagages et valeurs de leurs clients. (…) Ainsi, un jeune commis d'étage, au plus fort de l'incendie, retourna chercher un chien enfermé dans une chambre tandis qu'un jeune liftier resta à son poste jusqu'au bout."  

Beaux exemples d'abnégation.

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CXI / Les dossiers confidentiels des Ministres :


Yvon Delbos

 


Plusieurs ministres, accompagnés de leurs femmes ou de leurs compagnes attitrées, logeaient à "l'hôtel de Noailles", face aux "Nouvelles-Galeries". Outre Edouard Daladier, on y trouve aussi Albert Sarraut, le Ministre de l'Intérieur ou Guy La Chambre, le Ministre de l'Air. Comme on a pu le constater, les dossiers personnels de chacune de ces personnalités vont connaître un sort bien différent. Ceci démontre de manière flagrante l'anarchie qui régnait sur les lieux du drame.

Les dossiers ministériels d'Albert Sarraut sont sauvés des flammes par Louis Smario. Celui-ci est membre du Parti radical du 4ème Canton et pompier volontaire. Lorsqu'il entre dans le hall de l'hôtel avec les autres sauveteurs, il trouve Mme Sarraut qui tente, affolée, de remonter dans les étages. A l'extérieur lors du déclenchement du drame, elle vient de revenir dans le hall pour essayer de sauver les affaires de son mari et surtout les dossiers ministériels qui se trouvent dans la chambre. Au péril de sa vie, Louis Smario monte dans les étages, défonce la porte de la chambre du ministre et récupère les dossiers. Au passage, il prend aussi les valises et les bijoux du couple Sarraut avant d'accompagner Madame Sarraut à l'extérieur, vers la sécurité. Le soir même, il remettra en main propre au ministre tout ce qu'il a sauvé des flammes.



Cora Madou

La chanteuse marseillaise Cora Madou, égérie de Vincent Scotto et Sarvil, mariée depuis le 23 avril 1938 au Ministre radical Guy La Chambre

 


Les dossiers ministériels de Guy La Chambre seront quant à eux sauvés par Jean-Marie Audibert, un journaliste au "Petit-Marseillais" de Bourrageas. Le journaliste rencontre par hasard, rue Papére, la chanteuse marseillaise Cora Madou, madame La Chambre à la ville, qui, accompagnée de son chauffeur, tente de franchir les barrages de sécurité pour regagner l'hôtel et récupérer les dossiers de son mari. Jean-Marie Audibert se joint au petit groupe qui, grâce à ses connaissances, franchit avec une facilité déconcertante les barrages de police et accède au hall de l'hôtel où règne une pagaille indescriptible. Le petit groupe gagne alors la chambre 108 où loge le ministre et récupère la valise contenant les dossiers ainsi que la mallette aux bijoux. Dans l'escalier enfumé, le journaliste remarque avec stupéfaction que tous les hommes qu'il croise ne sont pas forcément des pompiers. Pour la petite histoire, les bagages de Guy La Chambre seront déposés dans un bar du Marché des Capucins, en l'occurrence le bar Briand, la valise remplie de documents, souvent confidentiels et top secret, sera quant à elle enfermée pour la nuit, dans le coffre de la voiture du ministre, voiture garée rue d'Aubagne !!!


Sabiani


Voilà un étrange écho : Simon Sabiani qui se dévoue pour sauver les dossiers de Cesar Campinchi, ministre radical-socialiste, ancien Garde des Sceaux, et ennemi intime de l'ancien député ...

Quant aux dossiers du Président du Conseil Édouard Daladier, le journaliste Jean-Marie Audibert et le brigadier Marius Eillen nous donnent un bref aperçu de ce qu’ils sont devenus, le premier racontant comment, dans les escaliers enfumés, ils croisent les "vaillants" hommes de Sabiani, les bras chargés de dossiers, pour les "sauver" (les ". " étant du journaliste), l’autre comment il arrêta les fameux sauveteurs et récupéra les précieux dossiers.

Malgré tous ces actes de bravoure, de nombreux dossiers ministériels ont disparu dans la panique, sans que l’on puisse dire avec précision comment ils ont disparu et combien ont été miraculeusement retrouvés.

Mais il ne fait aucun doute que l'anarchie régna en ces lieux de longues minutes. Il n'y a qu'à constater de quelles manières les affaires des ministres et des personnalités ont été entassées au commissariat le plus proche, rue du Lycée … On y trouve pêle-mêle valises, serviettes, manteaux, chaussures, etc.

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CXII / le service d'ordre :


On a souvent disserté sur le service d'ordre inexistant le jour du sinistre qui permit à la foule d'entraver l'arrivée des secours. Mais qu'en est-il exactement ?

Lorsque l'incendie se déclare, la quasi-totalité des forces de l'ordre est engagée dans la protection du Parc Chanot où se tient le congrès du Parti Radical. On ne trouve dans le périmètre des "Nouvelles-Galeries" seulement vingt agents de police et six inspecteurs disponibles.

Les vingt agents de police initiaux avaient bien mieux à faire que d'établir des barrages pour empêcher la foule d'approcher. Ils procédèrent ainsi :

  • à des sauvetages,
  • à l'évacuation des immeubles menacés,
  • à l'enlèvement des morts,
  • à l'évacuation des blessés,
  • sans compter les interventions au sein même du magasin en flamme

C'est l'une des raisons principales de cette impression d'absence sur les photos d'époque. Ils sont trop occupés et complètement débordés.

Devant l'ampleur du sinistre, le rappel des forces de l'ordre placées en protection autour du Parc Chanot (90 hommes) est alors décidé ainsi que l'utilisation des six pelotons de gardes mobiles (125 hommes) gardés en réserve jusque là. A 16 h 00', les effectifs de la police d'État sont alors de deux cent cinquante hommes.

A 15 h 15', l'armée intervient à son tour avec des éléments du 8ème Tirailleurs Sénégalais et des troupes du 141ème R.I.A.. La Marine Nationale ne sera pas en reste puisqu’elle envoie une section de "l’Artillerie de Côte". Cette section assurera un barrage et la protection du boulevard Garibaldi, boulevard où la foule est, de loin, la plus nombreuse (Plusieurs milliers de personnes d’après les photos de l’époque).

Comme on peut le voir, les effectifs déployés étaient somme toute nombreux mais ont été utilisé avec beaucoup de retard (à partir de 15 h 15'), ce qui laissera longtemps l'impression aux marseillais d'une absence de police ce jour là.   

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