Vendredi 28 octobre 1938 : Incendies des Nouvelles-Galeries

 

Le début de l'incendie

I

Fin de pause aux "Nouvelles-Galeries"

 
II

Début d'après-midi

 
III

La découverte du feu

 
IV

Appel d'air tragique

 


Remarques : Le compte-rendu du drame tel que vous le découvrez, est en fait la mise en écriture des témoignages des divers protagonistes survivants, des récits des témoins, des rapports officiels des Sapeurs-Pompiers de Marseille (et d'ailleurs) et des conclusions des experts (de l'époque ou des Marins-Pompiers quelques décennies plus tard). Ces différents témoignages en version "brute" sont disponibles, sur simple demande,
aux Archives Municipales de la Ville de Marseille (cartons 32 H 13 à 32 H 20) et plus particulièrement le carton 32 H 16 contenant le compte rendu des audiences du premier procès devant le tribunal correctionnel.

 

I / FIN DE PAUSE AUX "NOUVELLES-GALERIES" :



Nouvelles-Galeries

La succursale marseillaise des Nouvelles-Galeries


Les "Nouvelles-Galeries", lieu à la mode de Marseille, certainement le plus grand magasin de la région, sont installées depuis le début du siècle en haut de La Canebière, l'artère principale de la ville. Elles couvrent un important quadrilatère compris entre La Canebière et la Rue Thubaneau. Situées en plein cœur de la ville, leur position stratégique les ont rendues incontournables pour le commerce marseillais.

Le vendredi 28 octobre 1938, le temps est maussade. De plus, le mistral balaye la cité phocéenne. Devant le 75 de la Canebière, peu avant quatorze heure, une petite foule bat le pavé dans le froid. Les "Nouvelles-Galeries" vont bientôt ouvrir et il fait bon flâner à l'intérieur, à l'abri du mistral. En effet, ce magasin, temple du négoce local, est aussi un lieu de promenade, où le provincial marseillais peut s'imaginer être dans un des grands magasins situés sur les grands boulevards de la capitale.



Nouvelles Galeries

L'intérieur des Nouvelles-Galeries



A l'intérieur, l'Inspecteur de Surveillance Bouet est autant insensible à la météo extérieure qu’à l'impatience qui gagne la clientèle. Seul dans le vaste édifice, véritable tour de Babel de la vente, joyau du commerce marseillais, il se rend au pied du grand escalier en bois verni,  à double révolution situé en plein cœur du magasin. Il tend l'oreille vers les étages mais seul le silence lui répond. Rien ne vient troubler le calme du bâtiment qui, dans quelques minutes, deviendra de nouveau une ruche bourdonnante.

En se reculant légèrement, l'inspecteur possède une vue complète et dégagée sur les étages supérieurs grâce à la vaste trémie centrale, véritable puits de lumière, que recouvre une grande verrière colorée. Il observe ainsi les galeries vides, s'attardant un instant au niveau du premier étage où il aperçoit l'imposant échafaudage installé depuis quelques semaines. En effet, la succursale est en plein travaux, subissant une véritable cure de jouvence avec l'installation de nouveaux ascenseurs, le changement d’une partie de la décoration intérieure, le remplacement de la totalité des présentoirs et, surtout, la mise en place d'un faux plafond destiné à cacher les armatures en lourde fonte. Ces armatures apparentes faisaient la réputation initiale de chaque succursale du groupe, mais en cette année 1938, ce concept architectural se trouve complètement dépassé en matière d’esthétisme.



Affiche 1930



C'est en fait cette dernière opération qui nécessite l'emploi de cet échafaudage inesthétique, composé de lourds madriers, et dont le plancher en bois est recouvert sur toute sa surface par un papier goudronné. C’est le fameux papier "Transat" dont les ouvriers ne cessent de vanter les mérites. Il est sensé protéger les étalages de la poussière et, ainsi, éviter la dégradation des articles placés sous l'échafaudage. Car, comme ne cesse de le répéter la direction du magasin, la vente continue malgré les travaux.

Vers deux heures moins dix, cet après-midi là, l'inspecteur Bouet abandonne sa contemplation pour se diriger vers la Canebière, gagnant la petite entrée publique permettant d'accéder au  bureau de tourisme du magasin, et mitoyenne au célèbre atelier de photographie "Nadar" que tient désormais la famille "Detaille". Il sait que, dans quelques secondes, Raoul Foucher, son directeur, va frapper à cette porte.

Âgé de cinquante ans, Raoul Foucher est le directeur tout puissant de la succursale marseillaise. Bien qu'ayant la main mise sur ses quatre cent cinquante employés, cet homme possède ses petites manies. L'une d'entre elle consiste à se présenter à cette entrée, tous les jours, dix minutes avant l'ouverture au public. L'inspecteur Bouet sait que son patron ne veut pas pénétrer dans le magasin par l'entrée du personnel, rue Thubaneau, évitant ainsi de se mêler à ses employés. Il  aurait été toutefois très surpris s'il avait su, à ce moment là, que son puissant directeur n'était en fait qu'un "vulgaire employé supérieur" (suivant ses termes), obéissant aux ordres de la direction parisienne du groupe.

Ce jour là, Monsieur Foucher battait le pavé au milieu d'une petite foule impatiente. Toutefois les clients semblaient moins nombreux que ce que le directeur des "Nouvelles-Galeries" pouvait espérer. De surcroît, la plupart des badauds ne regardait pas les vitrines pourtant alléchantes du magasin mais l'hôtel situé sur le trottoir d'en face. En effet, il abrite ce week-end là les plus importantes personnalités politiques du moment dont le Président du Conseil en personne, le célèbre Edouard Daladier, sans compter de nombreux poids lourds de la politique française comme le Président de l'Assemblée Nationale, qui cumule aussi la fonction de maire de Lyon, Edouard Herriot, ou le Ministre de l'Intérieur, le sévère Albert Sarraut. La présence de tous ces politiques dans la cité phocéenne, pourtant de municipalité socialiste, est due à un événement capital dans la vie politique française : le congrès annuel du Parti Radical, congrès qui, cette année, doit entériner les "Accords de Munich", signés par Edouard Daladier un mois auparavant et constater l'échec du "Front Populaire".

Lorsque l'inspecteur Bouet entrouvre la porte, Raoul Foucher se glisse dans le magasin. Comme à son habitude, il demande à l'inspecteur de service si tout a été normal durant la pause de midi, si aucun incident ne s'est déroulé durant les rondes. Comment le directeur pourrait-il savoir que ses instructions, consistant, par exemple, à effectuer des rondes régulières dans le magasin vide ne sont pas suivies, que ses propres inspecteurs négligent la surveillance ? Loin de faire les rondes réglementaires, l'inspecteur de garde, quel qu'il soit, se contente, dans le silence du magasin, d'écouter les éventuels bruits suspects en provenance des étages. A ce moment là, et seulement à ce moment là, l'inspecteur monte dans les étages. Or, ce jour là, aucun bruit suspect ne s'était fait entendre, même pas les habituels craquements du bois.

Comme tout les débuts d'après-midi, Raoul Foucher se place à côté du bureau de tourisme, un endroit où il a une vue globale sur l'ensemble du magasin. Il perçoit le faible bruit de la sonnerie de la rue Thubaneau signalant aux employés qui stationnent à l’extérieur qu'ils peuvent pénétrer dans le magasin. L'opération se fait sous le contrôle de l'Inspecteur de Surveillance Carle, qui de son petit bureau situé dans une avancée de la rue, s'occupe de vérifier les opérations de pointage.

Le directeur, de son poste d'observation, surveille ainsi son personnel gagnant les postes de travail par petits groupes. Au milieu des trois cent trente cinq employés présents ce jour là, il repéra plusieurs ouvriers, facilement identifiables à leur tenue, se rendant sur les chantiers disséminés dans tout le magasin, et principalement l'énorme échafaudage du premier étage. Raoul Foucher se dit qu'il faudrait que, de nouveau, il aille contrôler que ces éléments, extérieurs à son personnel, ne fument pas dans l’enceinte du magasin. Déjà, à plusieurs reprises, des ouvriers avaient été rappelés à l'ordre par différents cadres de la succursale. Les consignes sur le sujet étaient très strictes et le personnel les suivaient avec assiduité. La cigarette était l'obsession principale de la direction, à cause des risques d'incendie.

A quatorze heure précise, la sonnerie intérieure retentit. Tout le monde était à son poste de travail. Les garçons de magasin pouvaient ouvrir les portes à la clientèle. Une nouvelle après-midi de travail commençait.

 

Haut

 

II / DÉBUT D'APRÈS-MIDI AUX "NOUVELLES-GALERIES" :


Les premiers clients pénètrent dans le magasin sous le regard inquisiteur du directeur. Certains se précipitent directement au troisième étage où se trouvent temporairement les étals mobiles, habituellement placés à l'extérieur, sous les grandes marquises. Ce déménagement a été effectué à la demande des autorités policières qui, craignant des mouvements de foule devant "l'hôtel de Noailles", veulent décongestionner les trottoirs. Cette requête rejoint aussi les préoccupations plus mercantiles du directeur qui, quant à lui, veut protéger ses marchandises en cas de bousculade. En effet, les risques de manifestations occasionnés par la proximité des nombreuses personnalités politiques sont très élevés.  Il a déjà eu l’occasion de louer sa prudence lorsqu’il a constaté la foule énorme qui se pressait devant "l’hôtel de Noailles", le matin précédant, lorsque Edouard Daladier est arrivé. Cette foule était telle que plus aucune circulation n’a pu se faire par la Canebière durant près d’une heure.

Une fois la foule des clients à l’intérieur des "Nouvelles-Galeries", Raoul Foucher quitte son poste d'observation tandis que, de son côté, Mr Bouet regagne le bureau des inspecteurs situé au rez-de-chaussée, à proximité de l'entrée du personnel. Le directeur pendant ce temps gagne le premier étage par le grand escalier, coté Nadar, après avoir déambulé quelques minutes dans les rayonnages du rez-de-chaussée. Il procède à une rapide inspection du premier étage, saluant au passage Mr Rozy, le chef du rayon "Confection Fillettes", le rayon actuellement le plus touché par les travaux.

Sur leur échafaudage, le contremaître Maurice Crepin et l'ouvrier Boix, les staffeurs de la maison havraise "Joannez" s'activent. Ces deux hommes, avec quelques autres ouvriers de la même maison, sont en déplacement depuis de longues semaines dans la cité phocéenne, logeant à proximité du chantier, dans un hôtel de la rue Haxo. Ils sont très occupés à poser des corniches en plâtre sur le mur intérieur de la façade de la rue de l’Arbre. Raoul Foucher ne le sait pas mais Maurice Crepin est un vieil employé de la maison "Joannez" qui l’emploie sans discontinuer depuis vingt deux ans. Cette longévité a permis au contremaître de travailler sur presque tous les navires de la fameuse "Transat" (Compagnie Générale Transatlantique), chose sont il n’est pas peu fier.

Après quelques minutes d’observation, le directeur gagne enfin son bureau du deuxième étage donnant sur la rue Thubaneau. Mademoiselle Jourdan, chef du service comptabilité et monsieur Lassaille, le sous-directeur du magasin, en poste depuis seulement six mois, l’attendent. Lorsqu’il s’assoit derrière son bureau, il est alors 14 h 17’.

Au même moment, à l’extérieur du magasin, le commissaire Blanchard respire. Les dernières personnalités du Parti Radical viennent de quitter les grands hôtels de la Canebière, où elles sont logées, pour gagner le Parc Chanot, où se tient le Congrès. Le policier décide de faire un rapide tour d’inspection pour vérifier que les maigres forces de police dont il dispose, sont bien en place. En effet, la quasi totalité des forces de sécurité disponible à Marseille se trouve au Parc Chanot pour assurer la protection du Président du Conseil. Bien entendu, comme il s’y attendait, le brigadier Marius Eillen, en poste sur le trottoir à l’angle de la rue Papére et de la Canebière, ne peut s’empêcher de lui faire remarquer que les trois quart d’heure restants avant la relève allaient être long. C’est aussi ce que pense l’inspecteur Cotin, en poste avec deux autres agents sur le trottoir même des "Nouvelles-Galeries", devant l ‘entrée principale, face au brigadier Eillen.

Au premier étage du magasin, chacun vaque à ses occupations. madame Marras, employée au rayon "Confection Fillette" accompagne une cliente à la caisse 13, croisant au passage mesdames Crouzet et Alembert, respectivement chef et sous-chef du rayon "Confection Dames" en grande conversation sur des problèmes de service tandis que monsieur Donelli, chef du rayon "Confection Hommes" profite du petit nombre de clients pour redisposer son rayon. Au troisième étage, un chef de rayon, exploitant le calme de ce début d'après-midi, a réuni ses employés dans un petit local pour discuter de la réorganisation de l’étage en vue des fêtes de fin d’année.

Un peu partout dans le magasin, les employés, comme les ouvriers sont à leur poste de travail. Personne ne sait que le drame couve déjà.

Haut

 

III / LA DÉCOUVERTE DU FEU :

Plan de situation

Plan de situation
(Paris-Soir)


Deux témoins seulement ont aperçu les premières manifestations de l'incendie. Il s'agit du contremaître, Maurice Crepin, et de l’ouvrier Boix. Le contremaître a été porté disparu dans la catastrophe. Seul demeure donc le témoignage de l'ouvrier.

Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédant, ils sont occupés à poser des corniches en plâtre. Ils sont debout sur l'échafaudage, au dessus du rayon "Confection Fillette" d'où montent les voix des vendeuses, étouffées par le papier goudronné qui recouvre le sol.

Vers 14 h 20', monsieur Boix se retourne pour prendre un outil se trouvant dans la caisse posée derrière lui. Il aperçoit une fumerolle qui semble provenir de sous le plancher de l'échafaudage. Un peu inquiet, il s'en ouvre à son contremaître qui hausse les épaules, geste que l'ouvrier interprétera comme un signe de ne pas s'en faire. Boix se remet au travail, posant avec application une nouvelle moulure. Se retournant pour saisir un autre outil, il voit cette fois-ci une petite flamme sortir d'un interstice entre deux planches du sol. Se précipitant, l’ouvrier tente alors d'éteindre le feu naissant avec les moyens du bord, en l'occurrence en utilisant sa propre casquette. Il se brûlera légèrement à la main en faisant cela.

Mais, loin de s'éteindre, la flamme gagne en puissance. L'ouvrier se décide enfin à réclamer "de l'eau". Malheureusement, sa demande manque tellement de conviction que Francine Pelissier, une des vendeuses en poste dans ce rayon, ne comprend pas ce qu'il se passe. Elle  pense que l’ouvrier a simplement besoin d'eau pour son travail. Madame Bonnot, une vendeuse, et Raphaël Karsenty, un peintre de la maison "Altieri et Frères", entendent eux-aussi l'appel et, comme madame Pelissier,  pensent dans un premier temps à une demande ayant trait au travail. Mais, se trouvant à proximité, ils perçoivent immédiatement le danger. Cet appel est aussi entendu par un autre ouvrier de la maison "Joannez", monsieur Wertlee qui, justement, amène de l'eau pour effectuer la pose des joints entre les moulures. Il apporte précipitamment son seau d'eau que Boix jette sur un feu qui commence à s’étendre. Toutefois, ce geste n'est pas suffisant pour éteindre un incendie qui maintenant gagne aussi le dessous de l'échafaudage.

Monsieur Blanc, un autre peintre, accourt sur les lieux par l'échafaudage. Il découvre un rond de feu, "grand comme un chapeau". Pire, il se rend compte qu'une légère fumée monte verticalement du plancher comme si un débris mal éteint était déjà tombé sur le sol même du magasin. C'est  malheureusement le cas.

 


Francine Pelissier se précipite au grand balcon de la trémie centrale, appelant l'inspecteur chef Bouvard qui se trouve au rez-de-chaussée. Mais la vendeuse se rappelle les consignes strictes de son directeur : "Surtout, ne pas effrayer la clientèle." Aussi se contente t'elle de lui dire : "Montez, il y a quelque chose d'urgent !". Bouvard répugne à laisser le rez-de-chaussée sans surveillance, ses deux autres inspecteurs se trouvant temporairement au sous-sol. Mais il se doit d'intervenir sur ce qu'il pense être un vol. Pour gagner le premier étage, il utilise l'ascenseur. De son côté, pensant que Bouvard ne l'a pas entendu, Mlle Pelissier descend par le grand escalier.

Tandis que quelqu'un crie "au feu" pour avertir les secours, plusieurs personnes tentent d'enrayer l'avance inexorable de l'incendie. De courageuses employées, comme mesdames Marras, Crouzet ou Emmanuelli se précipitent pour enlever un maximum de portants menacés par le feu. D'autres employés, principalement les hommes, interviennent avec les extincteurs. D'autres enfin se précipitent aux lavabos pour remplir les seaux et les ramener pleins sur les lieux du sinistre. Une vendeuse s‘élance dans les étages pour prévenir la direction du magasin. Malheureusement, malgré tout ces efforts, plusieurs portants commencent à s'embraser. A ce moment là, d'après les personnes sur place, et principalement d’après le témoignage de monsieur Rozy, le feu prend certes de l'ampleur, mais la situation est loin d'être désespérée. Il est alors 14 h30'

L'inspecteur chef Bouvard, en arrivant à proximité du sinistre, comprend immédiatement la gravité de la situation. Il lui faut prévenir le directeur des "Nouvelles-Galeries" dans les plus brefs délais. Il se précipite vers le téléphone intérieur le plus proche, en l’occurrence celui du rayon "Lingerie" mais ce téléphone est hors d'usage. Il ne saura jamais si ce poste était, tout simplement, en panne ou si la ligne était déjà coupée par le feu.

Dans son bureau, Raoul Foucher ne se doute aucunement du drame qui est en train de se jouer, terminant de signer les bons d'achats que sa chef comptable, mademoiselle Jourdan, lui a présenté. Le sous-directeur de la succursale, monsieur Lassaille vient à peine de le rejoindre pour l'ouverture traditionnelle du courrier en provenance du siège parisien. Chaque après-midi, durant une demi-heure, dans le secret du bureau directorial, les deux hommes prennent connaissance des directives de la maison-mère. Le secret, auquel s'est ajouté l'interdiction de déranger, est motivé par le fait que, parfois, ces directives sont explosives dans le contexte social troublé de l'époque. Il ne faut pas oublier que nous sommes seulement deux ans après les élections qui ont porté au pouvoir le "Front Populaire" et ses lois sociales.

C'est au moment où les deux hommes ouvrent l'enveloppe en provenance de Paris que, bravant l'interdiction qui lui était faite, la secrétaire de Mr Foucher pénètre dans le bureau directorial et lance : "Monsieur, il y a le feu au premier !"

Le brigadier Eillen, quant à lui, est presque au bout de sa faction  lorsqu'il aperçoit une petite flamme derrière une des vitres du premier étage des "Nouvelles-Galeries", juste sous le salon de thé. Sachant que des travaux sont en cours, et pensant à la flamme d'une lampe à souder, il ne bronche pas. Mais, lorsque deux ou trois minutes plus tard, il constate que la flamme prend de l'ampleur et semble se propager vers la fenêtre voisine, il se décide à prévenir ses camarade en poste sur le trottoir d'en face, devant l’entrée principale du magasin. L'inspecteur Cotin délègue immédiatement un des deux agents en faction avec lui pour empêcher les badauds de pénétrer dans la succursale tandis que lui-même, en compagnie du deuxième brigadier, se précipite au premier étage.

 

Haut

 

 

IV / APPEL D'AIR TRAGIQUE :

Raoul Foucher, après avoir donné instruction à la téléphoniste dont le bureau jouxte le sien, de prévenir les pompiers, se dirige vers le premier étage par l'escalier en bois se trouvant du côté Nadard. A un ouvrier travaillant dans cet escalier qui lui demande ce qui se passe en le voyant se hâter, il lui répond tout simplement "qu'il y a le feu !".  En arrivant sur le palier incriminé, le directeur remarque avec inquiétude que les râteliers contenant habituellement les extincteurs sont vides. Il ne découvre le sinistre qu'en arrivant au niveau de la trémie centrale par son petit côté nord. Il y croise l'inspecteur Cotin qui vient lui aussi d'arriver à l'étage ainsi que Louis Lucciani, un employé du rayon "Lainage".

A ce moment là, les flammes atteignent le plafond et dégage une épaisse fumée noire et âcre qui envahit tout l'échafaudage. Le foyer proprement dit, représente une superficie d'environ huit mètres carrés. Tous ceux qui combattent le sinistre, se sont parfaitement rendu compte que le système d'extincteurs automatiques, les fameux becs sprinklers, ne fonctionne pas. Pire, malgré l'utilisation intensive des extincteurs, le feu a pris de l’ampleur. Il est vrai que, peu de ceux qui sont en train de les utiliser, connaissent leur maniement et beaucoup d'extincteurs sont, au mieux, mal employés, ou, au pire, complètement inefficaces. Cela est principalement dû  à  l'anarchie régnant dans les premières interventions.

C'est à cet instant précis qu'une vitre extérieure éclate. Est-ce sous l'effet de la chaleur ? La conséquence d'un débris passant en son travers ? un membre du personnel affolé qui veut donner l'alerte ou se sauver ? Nul ne le sait et les différentes enquêtes ne pourront percer ce mystère mais le résultat est là. Un immense appel d'air se fait immédiatement sentir. Les témoins parleront du  bruit d'une soufflerie, d’un grondement inquiétant. Un violent courant d'air couche les flammes parallèlement à la Canebière. En quelques secondes l'échafaudage s'embrase sur  la totalité de la superficie longeant la façade sud.

Raoul Foucher, se rendant immédiatement compte qu'il n'y a plus rien à tenter pour circonscrire le sinistre, crie au sous-directeur Lassaille qui l'a suivi, d'actionner l'alarme et de faire évacuer le magasin. Lassaille, obtempérant, se précipite vers le rez-de-chaussée, vers le bureau des inspecteurs où se trouve à la fois la ligne directe avec les pompiers et le bouton d'alarme.  Lui-même se rue dans les étages, vers le troisième. Son intention est de faire évacuer le personnel par la toiture.

Madame Crouzet, quant à elle, tente de gagner le coin de son rayon, côté Nadard, où se trouvent trois petits salons d'essayage. Elle sait qu'elle peut y trouver, à côté du poste à incendie, le téléphone direct qui relie son rayon "Confection Dames" à l'atelier de couture situé au deuxième étage. Elle ne pense qu'à prévenir ses ouvrières et leur donner l'ordre d'évacuer. Malheureusement, le feu fait déjà rage à cet endroit et elle est obligée de battre en retraite. Elle ne sait pas encore qu'elle ne reverra plus jamais aucune de ses ouvrières qui périront toutes dans la catastrophe.

Dans un geste dérisoire, des ouvriers tentent d'arracher le papier qui recouvre le sol de l'échafaudage pour éviter que le feu ne se propage. Peine perdue. Tout le papier est déjà la proie des flammes. Pire, des débris enflammés tombent maintenant sur les rayonnages, y mettant le feu comme cela se produit lorsque un bac-présentoir contenant des peignoirs en coton est atteint par des flammèches

Tous les témoins se rendent alors compte que plus rien ne peut être humainement tenté pour réduire l'incendie. En moins d'une minute grâce à ce courant d'air providentiel, il est devenu totalement incontrôlable et se propage "à la vitesse d'un cheval au galop". Louis Lucciani et l'inspecteur Cotin, sans se concerter, font évacuer l'étage en feu, qui se trouve alors totalement envahi par la  fumée, laissant derrière eux quelques employés qui continuent à combattre le feu avec des extincteurs inopérants et de dérisoires seaux d'eau. Beaucoup paieront de leur vie leur courage insensé.



Nouvelles-Galeries

Scène de panique devant
les "Nouvelles-Galeries"



Dans les bureaux, au deuxième étage, la secrétaire et la téléphoniste tentent désespérément de prévenir les pompiers, sans succès cependant. La ligne directe, comme les lignes normales, partent du rez-de-chaussée. Elles doivent donc, dans un premier temps, contacter le standard téléphonique … qui ne répond malheureusement pas. La tentative qu'elles font de changer d'appareil apporte toujours le même constat négatif. Standardiste absente ? Lignes coupées ? Nul ne le sait mais le résultat est là : les sapeurs-pompiers ne sont toujours pas prévenus. 

Maintenant, une épaisse fumée noire jaillit par les fenêtres donnant sur la Canebière. Les flammes suivent de très près. En face du magasin, à l'angle de la rue Papére et de la Canebière, sur le trottoir où le brigadier Eillen regarde incrédule l'immeuble s'embraser, il y a aussi l'agence marseillaise d'Air France. La téléphoniste, le moment de stupeur passé, se rue sur son téléphone pour composer le 18. A l'époque, avoir une communication n'est pas chose aisée. Ce n'est qu'après avoir bataillé deux minutes d'après sa montre, qu'elle obtient enfin la communication avec le standard des sapeurs-pompiers. Il est 14 h 37'

Haut

 

Retour Introduction
Vendredi 28 octobre 1938
L'intervention des Sapeurs-Pompiers Avant