Jeudi 28 novembre 1935 : L'enlévement de Claude Malmejac

 

PREMIERS INTERROGATOIRES


LII

Premiers interrogatoires

 
LIII

La version de Marie Rolland

 
LIV

La version de Gilbert Rolland

 
LV

Au Palais de Justice

 


Remarques : Le compte-rendu du drame tel que vous le découvrez, est en fait la mise en écriture des témoignages de certains acteurs lors d’émissions diverses, des récits des témoins, des compte-rendu des journaux de l’époque, que ce soit les quotidiens nationaux comme le Petit-Parisien ou l’Intransigeant, pour ne citer que les principaux, ou la presse locale, le Petit Marseillais et le Petit Provençal en tête.

La plus grande partie de l’iconographie est issue des photos publiés par deux quotidiens connus pour leurs photos : Paris-Soir et l’Intransigeant. La mauvaise qualité de cette iconographie est due à l'utilisation du bélinographe, appareil de transmission des photos à distance par le biais du système téléphonique, appareil révolutionnaire pour l’époque et ancêtre du télécopieur.

Ce récit se veut être le plus proche possible des réactions humaines qu’ont eu les témoins et les acteurs du drame en ce jour tragique. Il se veut surtout être un texte à la mémoire des habitants de Marseille qui se sont tant inquiété du sort d'un enfant qu'il ne connaissait pas mais qui, pour eux, était avant tout un enfant de Marseille..

 

LII / Premiers interrogatoires :


Les ravisseurs

Les ravisseurs à l'Evéché


Durant toutes des effusions, le couple suspect attend son interrogatoire sans le bureau du chef de la Sureté.

La vieille femme, appuyée sur sa canne, semble perdue dans ses pensées, tandis que son fils paraît prostré. Le « Petit marseillais » va faire une description peu flatteuse de la scène :

« La vieille dame en noir, assise et comme repliée sur elle-même, s’appuyant sur sa canne, fixait le sol, n’osant relever la tête. Son fils, le visage effilé, d’allure non moins misérable, avec des yeux fuyants et faisant preuve d’un cynisme révoltant, semblait préparer dans une froide méditation des raisons qui puissent atténuer la gravité de son crime. »

C’est bien entendu M.Couplet qui va mener les premiers interrogatoires dont le but est de définir l’identité des ravisseurs et cerner leurs motivations.


La vieille femme se présente sous le nom de Marie Joly épouse Rolland née à la Roche-sur-Yon le 4 septembre 1867, sans emploi. Son fils, Gilbert, est âgé de 25 ans, dessinateur de profession mais actuellement sans emploi. 

Ils ne font pas trop de difficulté pour raconter ce qu’il s’est passé à l’exception du fait que mère et fils se rejettent l’idée première de l’enlèvement.

Le Petit Provençal du 3 décembre 1935 racontera en détail l’interrogatoire des prévenus, preuve flagrante des complicités existante à l’époque entre les forces de l’ordre et la presse locale. A méditer à l’heure de notre sacro-saint « secret de l’instruction » !

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LIII / La version de Marie Rolland :


Le moins que l’on puisse dire, c’est que celle que l’on surnomme « la vieille dame en noir » est intarissable. Elle va raconter dans le détail sa vie marseillaise ainsi que les circonstances qui l’amenèrent à enlever un enfant dans un parc. Mais laissons-lui la parole :

« Nous sommes arrivés à Marseille depuis deux ans. Nous avons habités tout d’abord avenue des Roches, au Roucas-Blanc. Cinq mois après, j’ai acheté un magasin de teinturerie au Cours Devilliers. Il valait 75000 francs mais je n’ai payé que 45000 francs comptant. Après six mois d’exploitation, j’ai dû le revendre et j’ai perdu beaucoup d’argent. Nous sommes allés nous installer Boulevard Bel-Air à Beaumont puis au Boulevard des Fauvettes. Nous vivions de l’argent qui me restait de la vente de la teinturerie ainsi que d’objets mis en gage au Mont de Piété sans oublier l’argent récupéré par la vente des portraits que mon fils faisait.



La ravisseuse

Interrogatoire de la veuve "Rolland"


Finalement nos ressources s’épuisèrent. Notre loyer était de 3500 francs. Il nous reste aujourd’hui 35 francs. Il nous fallait à tout prix des ressources. J’ai vu beaucoup de films cinématographiques. J’ai lu beaucoup de romans policiers. C’est de là que me vient l’idée de voler un enfant afin d’essayer d’obtenir contre sa restitution à ses parents une forte rançon. Cette idée, j’en fis part à mon fils avec qui nous nous sommes concertés pour mettre au point les détails de son exécution.

Je me suis mis en quête d’une proie. Un jour, alors que je venais de visiter un appartement dans l’immeuble situé au 50 Boulevard Dugommier, je rencontrais une nurse qui avait avec elle deux enfants. Quoiqu’ennuyé de me trouver en présence de deux bébés, je décidais de les utiliser. C’étaient les enfants du docteur Cizali.

Le soir, je fis part de mon intention à mon fils qui me répondit de faire comme je voudrais.

Le lendemain, vers dix heures, je prenais place dans un taxi que je hélais à la station de la rue Saint Bazile, au Chapitre. Arrivée au Jardin Longchamp où je savais trouver la nurse et les deux petits confiés à sa garde. Je priais alors le chauffeur de taxi d’aller chercher la nurse au milieu d’un groupe de personne. Mais cette première tentative échoua. Quand j’arrivais chez moi, je contais les détails de ma mésaventure à mon fils qui ne montra aucune émotion. Je n’abandonnai pas mon projet. Et vous savez comment, après avoir pris tout mes renseignements, je réussissais à m’emparer du fils du docteur Malmejac.


Avec mon fils, nous convînmes que si l’affaire réussissait, nous nous retrouverions Cours Pierre Puget. Quand j’eus commis le rapt, je me fis conduire au numéro 5. Là, j’entrais dans le couloir. Quand le chauffeur fut reparti, je ressortis. Je me suis promené en long, en large, sur le cours, en attendant mon fils qui n’arrivait pas. En allant et venant, je remarquai que la porte de l’immeuble portant le numéro 18 était ouverte. Je pensais que je pourrais me débarrasser à cet endroit du landau bien encombrant. C’est ce que je fis quand mon fils arriva. Tandis que je laissais le landeau à coté de la porte de la cave, il arrivait en taxi. Nous nous sommes fait conduire devant la porte de l’école des garçons de Montolivet. De là, nous nous sommes rendus chez nous à pied.

Tandis que je me demandais ce que pouvait penser les parents du petit, mon fils m’expliqua que je n’avais pas à m’inquiéter, qu’il avait envoyé une lettre. Sur le moment, je n’ai pas compris car je ne m’expliquais pas comment il avait eu les moyens de se rendre au domicile des parents. Le lendemain et les jours suivants, nous avons acheté une grande quantité de journaux mais je n’ai pas osé faire marcher le poste TSF, du moins au début.

Mon fils a écrit de nombreuses lettres. Dans une de ces lettres, celle expédié hier au soir, il a mis, ainsi que le demandait le Docteur Malmejac, le bracelet du petit Claude.

J’ai toujours bien traité l’enfant, me conformant aux prescriptions données par la mère à la TSF quand nous avons décidé de l’écouter. Je lui ai surtout fait manger des bananes. Je vous jure qu’il n’y a aucun complice à rechercher. »

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LIV / La version de Gilbert Rolland :


Il se présente comme se nommant Gilbert Rolland, né le 8 avril 1909 à Albert, dans la Somme. Actuellement, il est dessinateur artistique, inscrit à l'Ecole des Beaux-Arts de Marseille.

« Je suis dessinateur-artistique, élève de l’école des Beaux-arts de Marseille. J’étais sans travail depuis longtemps. Acculé à la misère, l’idée m’est venue de ravir un enfant et de faire chanter la famille. Je me suis mis en campagne sans connaître précisément le nom de mon éventuelle victime. Après un essai infructueux, j’ai remarqué l’apparence cossue de l’immeuble situé au 185 de l’avenue du Prado, le jour où, précisément, en sortait un enfant et sa nurse. Je n’ai su qu’après l’enlèvement qu’il s’agissait de Claude Malmejac, fils de docteur.

A des signes extérieurs, j’ai pensé que la famille devait avoir de l’argent. J’ai alors dis à ma mère ce qu’elle avait à faire. Tout était arrêté et murement préparé. Vous connaissez lesz circonstances du rapt. Ma mère a pris un taxi qui l’a d’abord conduite chez le docteur Crémieux où elle a pu se libérer de la nurse, puis elle a donné comme adresse le 5 Cours Pierre Puget. Quand le taxi est parti, elle a traversé le cours pour se débarrasser du landau dans le couloir du n.18. Moi, j’attendais un peu plus loin.

Nous avons alors pris un second taxi de couleur noire appartenant à un particulier que je ne connais pas et nous sommes fait conduire avec l’enfant à Montolivet. De Montolivet, nous avons alors gagné à pied notre villa sans éveiller l’attention de personne.

Nous avons bien traité l’enfant. C’est ma mère qui faisait sa petite soupe. Moi, je lui ai donné des bananes pour calmer ses pleurs.

En arrivant chez nous, j’ai écrit au père pour lui demander 50000 francs. »


Le ravisseur

Interrogatoire du ravisseur


Cette affirmation fait bondir les policiers qui lui font immédiatement remarquer que suivant ses premières déclarations, il était censé ne pas connaître le nom de l’enfant.

« Vous avez raison, j’avais eu le temps de me renseigner. J’ai d’ailleurs écrit plusieurs lettres et j’étais prêt à lui faire parvenir la chainette de l’enfant pour entrer en possession de l’argent quand s’est produit le coup de théâtre de notre arrestation. »

Les policiers vont alors pousser l’interrogatoire pour comprendre quel degré de connaissance il avait de l’identité de l’enfant enlevé. Et là, les policiers gagnent le Jackpot.

«  Si ma mère m’a attendu au Cours Pierre Puget, c’est que je suis allé porter une lettre au domicile du Docteur Malmejac. J’ai glissé cette lettre sous la porte de l’immeuble. Je suis ensuite allé à la Poste Castellane pour y envoyer une seconde lettre au contenu strictement identique. J’ai choisi des fils de docteurs parce que je considère que les médecins sont habituellement dans l’aisance. »

Les conditions de détentions de l’enfant intéressent aussi les policiers.

 


« Le soir du rapt, nous avons donné une soupe au petit qui l’a mangé avec quelques difficultés. Nous l’avons couché sur le divan. Ma mère lui a mis une de mes chemises de nuit. Je suivais le développement de l’affaire avec anxiété par le biais des journaux. La première nuit, le petit a bien dormi. Quand j’ai vu l’importance que prenait le rapt, j’ai eu peur mais il était trop tard pour changer d’avis. »

Les policiers veulent alors savoir si les nombreux messages radiophoniques n’ont pas émus les ravisseurs :

« J’ai précisément un poste TSF à la maison. Je n’ai entendu que le dernier appel de la famille. Je lisais plutôt les journaux, avec beaucoup d’attention. Je dois ajouter que nous étions fort ennuyés de la tournure que prenais l’affaire. Le gosse nous embarrassait et nous ne savions pas comment le rendre sans attirer l’attention de la police. »

 Les policiers s’intéressent enfin à la tentative de tuer l’enfant lors de l’interpellation. Gilbert Rolland se défend avec force de cette interprétation des événements

« Ca n’a été que de la mise en scène. Je n’ai jamais eu l’intention de tuer l’enfant. Le second revolver, je ne l’ai jamais eu en main. Quant au premier, celui que j’ai remis aux enquêteurs, la gâchette était au repos. C’est vous dire que je n’avais aucune intention criminelle. Les inspecteurs m’ayant donné leur parole que rien ne serait fait contre nous, j’ai immédiatement ouvert la porte et on nous a arrêtés aussitôt. »

Et Gilbert Rolland va tenter d’amadouer les inspecteurs en se faisant passer à son tour pour une victime :

« Je suis un malheureux, c’est la misère seule qui m’a poussé. Je suis un chômeur, pas un bandit ! »

On appréciera à sa juste valeur cette dernière affirmation !

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LV / Au Palais de Justice :


Le juge Mimmard

Le juge d'instruction Minnard



Aussitôt les interrogatoires terminés, les deux prévenus sont transférés sous bonne escorte au Palais de Justice pour y être présenté au juge d’instruction, Mr Minnard. Il est donc plus de vingt-trois heures quand commence une confrontation des plus capitales.

Après avoir lu les déclarations que les prévenus ont faites devant les inspecteurs de la Sureté, le juge leur demande s’ils ont bien compris la gravité des faits qui leur sont reprochés et s’ils veulent un avocat pour les défendre. Marie Rolland et gilbert Rolland vont répondre tout deux par la négative à cette question cruciale.

Le juge va donc inculper Marie Rolland de Rapt et va la faire incarcérer en préventives à la prison pour femmes de Présentines et Gilbert Rolland de complicité de rapt, de tentatives d'extorsion de fonds et d'agression à domicile aggravée à mains armées, ces deux derniers motifs étant la conséquence des aveux du jeune homme concernant l'agression à domicile contre Mr Samana.

Deux jeunes avocats sont nommésd'office pour défendre la mère et le fils. Ol s'agit des avocats Jean-Baptiste Grisoli et Jean Verdot-Martinot.

Enfin, le juge d'instruction a aussi nommé trois experts pour examiner le petit Claude, les docteurs Beroud, Audibert et Cornil Les trois experts devront se prononcer sur le fait de savoir si le bambin n'a pas manqué des soins nécessaires à sa santé.

L’affaire aurait pu s’arrêter là sans les rebondissements du lendemain matin

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Jeudi 28 novembre 1935
Rebondissement inattendu Avant