« Quand, à l’audience, je contemple André Clément et sa digne mère, j’ai peine à croire que ce sont les deux malfaiteurs qui, durant quatre mortelles journées, plongèrent une famille dans l’angoisse et soulevèrent Marseille d’indignation.
Leur cynisme, leur inconscience, leur étrange pudeur, leur invraisemblable sentiment de la dignité bourgeoise, tout en eux est effarant. Ils avouent leurs crimes comme d’autres confesseraient la pauvreté. Seuls certains détails les gênent et ils s’empressent de tout reconnaitre en bloc, dans l’unique but, semble-t-il, de faire prendre à la conversation, un tout moins déplaisant »
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Paris-Soir du 26 juin 1936
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| LXVIIII / Les peines encourues : |

Eugénie Cardin et André Clément
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André Clément risque dix ans de travaux forcés pour l’enlèvement du petit Claude Malmejac. Mais comme le jeune homme est aussi accusé de tentative d’enlèvement des enfants Cezily, le ministère public peut doubler la mise et ainsi réclamer vingt ans, chose dont il ne va pas se priver. D’autant plus que les violences faites dans l’affaire Samana permettent de consolider cette demande.
Eugénie Cardin, étant une femme, et ne pouvant être envoyé au bagne, le ministère public peut réclamer jusqu’à vingt ans de réclusions. C’est ce qui sera fait, l’avocat général en rajoutant une couche en mettant en garde les jurés sur le caractère dangereux de cette vieille femme et donc de lui éviter les circonstances atténuantes. |
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| LXIX / Le procès : |
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Il se déroula sept mois plus tard au Tribunal d’Aix-en-Provence, du 23 au 26 juin 1936. Le conseiller Pierruci préside les débats, tandis que l’avocat général Lacoux soutient l’accusation. Il n’y a pas de partie civile.
André Clément, le fils, défendu par Maitre Jean Grisoli, et Marie Cardin, la mère, défendue par Maitre Verdot Martino, deux avocats commis d’office par le juge Minnard au début de l’instruction, vont tenter, durant toute la durée du procès, de limiter leurs rôles, l’une jouant sur son grand âge, l’autre sur sa position de chômeur.
C’est un couple bizarre, étrange et saugrenu qui se trouve dans le box des accusés. Comme plusieurs journaux le souligneront, le fils est long, démesurément long. Il a un profil vague, des yeux faux et sa tenue est correcte. Son langage est châtié, ses mains soignées. On le prendrait pour un intellectuel antipathique qui aurait eu des malheurs.
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Quant à la mère, « on pourrait presque la prendre en pitié » si l’on ne se rappelait les actions malhonnêtes qu’elle avait accomplies. Paris-Soir, encore lui, en fait la meilleure description : « C’est une vielle dame décrépie, une bourgeoise qui a essuyé des revers de fortune. Son ton est celui d’une fille qui a reçu de l’éducation. Cependant, à la bien regarder, on remarque sur son visage flétri, qu’encadrent des mèches blanches, rares et grasses, la même expression abêtie et sournoise que l’on peut voir sur la physionomie de son enfant » Et le Matin de rajouter « Elle a les yeux gris en gente de tirelire de la chouette des Mystère de Paris, le grand nez effronté de Scapin et, sous une bouche édentée et mince, la lourde galoche d’une fée Carabosse : le type même de la voleuse d’enfant à l’époque heureuse où elle n’existait guère que dans les feuilletons. »
Après le choix des jurés, le procès commence. Le président décide dans un premier temps de renvoyer au lendemain l’audition des témoins comme le docteur Malmejac ou le docteur Cezily. Mme Malmejac, malade, s’est récusée.
Ensuite, il est fait lecture de l’acte d’accusation qui comporte trois affaires distinctes mais que, par un arrêt de la Chambre des mises en accusation a décidé de joindre. Les deux accusés vont donc être jugé pour :
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- Dans le courant de septembre 1935, avoir assailli à main armé et volé, M Samana, avocat conseil à Marseille
- Le 23 novembre 1935, avoir tenté d’enlever les deux jeunes enfants du docteur Cezily
- Le 28 novembre 1935, avoir enlevé le jeune Claude Malmejac
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Ces faits longuement exposés, le président procède à l’interrogatoire d’Eugénie Cardin
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| LXX / L’interrogatoire des accusés : |

Eugénie Marie Cardin
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La vieille femme parait au début violemment émue mais elle se reprend vite et présente un système de défense serré, logique et surprenant. « Imbue de dignité » (Paris-Soir), elle choisit avec soins ses mots, calcule la portée de ses termes, ne néglige rien.
Elle explique avoir été élevé aux Ursulines, avoir été modiste à Bordeaux dans sa jeunesse qui fut sans orage à l’exception du fils qu’elle eut d’un capitaine au long court, le Capitaine Clément, qui l’épousa pour régulariser la situation, homme d’avec qui elle divorça en 1928.
Elle ne va pas discuter les faits s’étant déroulé à Rouen et le détournement de 125000 francs mais proteste sur les conditions de son installation à Marseille et de l’achat de la teinturerie à Mlle Montaigut « qui l’a volé et truqué les livres de comptes ». En plus, « c’est elle qui ensuite l’a dénoncé, un scandale ! »
Le président fait remarquer que le couple s’est offert une petite existence calme et douillette : « vous vous payer trois appareils de T.S.F. à 3000 francs pièces, des singes et des perruches, trois ou quatre encyclopédies en vingt volumes, une histoire de l’humanité… » « Mon fils en avait besoin pour ses études » proteste Eugénie Cardin.
Le président fait remarquer, en fin d’interrogatoire, qu’elle a laissé partout de mauvais souvenir, divorçant et faisant des dettes. |

André Clément
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S’ensuit l’interrogatoire d’André Clément.
Tour à tour, il s’entend reprocher les affaires de Dieppe puis de Rouen, abusant de la confiance de ses patrons, l’émission de deux faux chèques, l’un de 50000 francs, l’autre de 75000 francs, la falsification des papiers d’état civil lui permettant de venir en toute impunité à Marseille. Un échange entre le président et André Clément va provoquer l’hilarité de la salle
« Mon père était un homme peu recommandable
Par exemple ?
Par exemple, il aurait pu mieux surveiller son fils ! »
De même, s’il ne nie pas être en possession, de deux revolvers et des cartouches idoines, il dédouane sa mère de toute implication dans le rapt car, comme il l’explique longuement « il l’a hypnotisé pendant son sommeil et elle m’obéissait sans se rendre compte de ce qu’elle faisait »
Leur système de défense est aussi singulier que leur personne. Tandis qu’Eugénie Cardin se borne à faire remarquer, chaque fois que cela lui est possible, les bons traitements qu’elle prodigua au petit Claude, André Clément s’efforce d’assumer toute la responsabilité de l’affaire. Il répète comme une antienne : « Ma mère est innocente. Je l’avais endormie » Quoi qu’il arrive, il n’en démordra pas. |
L’avocat général le met alors en difficulté lorsqu’il exhibe un carnet ayant appartenu à André Clément et lui demande des précisions sur certaines notes y figurant. Le prévenu, avec bonne grâce, explique alors qu’il avait indiqué là certains détails pouvant favoriser les rapts d’enfants qui lui paraissaient possible. Cette explication provoque « des mouvements divers » dans la salle comme le noteront pudiquement les journaux. |
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| LXXI / Les scientifiques à la barre : |
Les scientifiques sont ensuite convoqués devant la barre.
En premier, le docteur Beroud, le directeur du laboratoire de la police technique de Marseille.
Il expliqua qu’il avait examiné le petit Claude après le rapt et qu’il l’avait trouvé en bonne santé même s’il avait maigri de plusieurs centaines de grammes (750 g pour être précis) et que le furoncle qu’il avait genou s’était transformé en gros abcès. Puis, il dit qu’il avait aussi examiné le revolver et les cartouches saisis aux Fauvettes et que les balles avaient été remplacé dans les cartouches par des boules de poudre aveuglante.
Comme le président s’étonne de la présence de ces revolvers chez l’accusé, celui-ci répond que ces armes étaient préférables à d’autres susceptibles de donner la mort. L’avocat général fit alors remarquer qu’il braqua sur la tempe du bébé un revolver qui lui était chargé normalement.
Ensuite, ce fut le docteur Cornil, médecin aliéniste qui fut entendu. Au cours d’une longue déposition, il exposa dans quelles circonstances il examina les deux accusés et récusa de la manière la plus formelle l’hypothèse d’une quelconque hypnose du fils sur la mère, affirmation que combattit avec la plus farouche énergie André Clément, allant jusqu’au bout de l’absurde.
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| LXXII / Le défilé des témoins : |
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Le docteur Cezily qui lui succède fait une déposition courte et circonstanciée, insistant sur la jeunesse de sa fille « Ma fillette avait huit mois et tétait encore. Elle pouvait mourir d’un changement d’alimentation »
Après une brève suspension, ce fut au tour du docteur Malmejac de témoigner. Et ce témoignage fut poignant.
Celui-ci se présente à la barre violemment ému. D’une voix qu’il voudrait rendre ferme, mais qui tremble de plus en plus au fur à mesure qu’il parle, il explique ce que fut son calvaire au cours de ces quatre jours maudits.
« Durant quatre jours, j’étais comme fou. Je ne croyais pas qu’il fut possible de souffrir à ce point. »
Petit à petit, l’émotion gagne la salle. Des femmes sanglotent, des hommes se mouchent bruyamment. L’avocat général Lacaux semble lui-même partager le sentiment général.
Quand il se tait, une étrange scène se déroule alors car André Clément, contre toute attente, sans même attendre une quelconque question du président, prend la parole : « Ni ma mère ni moi n’avions envisagé l’affaire de cette façon. Nous n’avions pas cru qu’un père et une mère pouvaient éprouver un chagrin pareil. Au nom de ma mère et du mien, je demande pardon au docteur Malmejac. » |
L’inspecteur Le Bozec qui lui succède raconte de son côté comment il arracha le petit Claude à ses ravisseurs et revient sur la phrase qu’André Clément a prononcé au moment où ce dernier braquait un revolver sur l’enfant. Il rajouta « Je vis dans les yeux de Clément une résolution farouche. Pour sauver l’enfant, nous aurions tout promis. »
Les dénégations de l’accusé sont coupées par le président qui lui rappelle qu’il était plus préoccupé à ce moment-là par les 50.000 francs de la rançon qu’ils désespéraient de ne pas toucher.
Suivent ensuite Mr Samana, Mlle Perrachon, Mme Mourgue, la concierge de la rue Saint Bazile chez laquelle devait être rapportée contre récompense la montre volée à Mr Samana, et Mlle Esther Mory, la nurse des enfants Cezilly |
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